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«Soljenitsyne algérien». Comment l’arrestation d’un écrivain dissident octogénaire a conduit à une crise interétatique

Le 5 juillet – jour de l’indépendance de l’Algérie – les autorités algériennes organisent habituellement une vaste amnistie. Cette année, les milieux intellectuels et la classe politique française l’attendaient particulièrement avec tension. La France espérait que parmi les noms des personnes libérées figurait celui de Boualem Sansal, écrivain dissident franco-algérien. Au printemps, Sansal, âgé de 80 ans et gravement malade, a été condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale ».
« Personnalité solaire », « philosophe et penseur », « dénonciateur de faux prophètes », « portraitiste acerbe », « récitant passionné et courageux, plein d’esprit et de compassion » – c’est ainsi que ses pairs, lecteurs français, hommes politiques, organisations humanitaires et littéraires parlent de Sansal.
Des pétitions réclamant sa libération, notamment au nom de l’Académie française, du PEN international et de la Guilde des éditeurs français, ne cessent d’apparaître dans les médias européens depuis l’arrestation de Sansal à l’aéroport d’Alger en novembre 2024.
Boualem Sansal, qui a commencé à écrire à 50 ans, est l’auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages, chacun devenant un événement dans la vie littéraire française. Sa renommée s’est particulièrement accrue en 2015 avec le roman « 2084 : La fin du monde », qui a reçu le Grand Prix de l’Académie française et figuré sur les listes courtes du Goncourt et d’autres grands prix (la traduction en russe est parue en 2018). Réponse au célèbre roman d’Orwell, cette dystopie dénonce le même mal idéologique, mais à notre époque, sombre parabole analysant l’expérience dévastatrice de l’URSS, de l’islamisme et de la peur occidentale face à la liberté individuelle.
Et comme pour confirmer cette prophétie d’écrivain,
« l’affaire Sansal » en Algérie a dès ses premiers instants rappelé la pratique soviétique de persécution des dissidents. Le ton a été donné par la base même de l’accusation, fondée sur des propos littéraires.
Le parquet, accusant Boualem Sansal de « sape de l’unité nationale », s’est appuyé sur ses œuvres et interviews. On a notamment rappelé son affirmation selon laquelle, durant la période coloniale, la France aurait privé le Maroc d’une partie de son territoire pour l’intégrer à l’Algérie. Ces propos ont servi de prétexte pour l’accuser de « sape de l’unité nationale ». La haine des autorités a aussi été provoquée par la critique virulente de Sansal envers le régime corrompu soutenant l’islamisme. Les médias algériens proches du pouvoir ont insisté sur la position pro-israélienne de l’écrivain, qui avait osé participer à un festival littéraire à Jérusalem.
Le 27 mars, le tribunal pénal de Dar El Beida à Alger a condamné Sansal à cinq ans de prison. L’audience a duré vingt minutes, l’accusation demandant dix ans de détention. L’avocat français de l’écrivain, François Zimeray, n’a pas obtenu de visa des autorités algériennes et n’a donc pas pu participer aux débats. Une source proche de l’enquête a révélé que Sansal en prison avait été pressé d’abandonner son « avocat juif ».
Le 1er juillet, la cour d’appel a confirmé la sentence de première instance – cinq ans de prison (le parquet réclamait à nouveau dix ans). Tout au long de l’enquête, Sansal, gravement malade du cancer, a été transféré entre sa cellule et l’infirmerie de la prison, sans pouvoir rencontrer ses proches ni son avocat.
« Boualem Sansal est coupable de tout, » a résumé l’accusation un autre écrivain algérien, Kamel Daoud, lauréat du dernier prix Goncourt (2024), lui aussi persécuté par les autorités algériennes, mais heureusement en France, « coupable d’être algérien, d’être français, d’être musulman et de ne pas l’être. »
La pratique carcérale du régime post-socialiste à orientation militaire s’est développée en Algérie pendant la coopération étroite avec l’URSS. Dès le début de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, l’Union soviétique fournissait à son principal partenaire dans le monde arabe des armes ainsi qu’un soutien politique et international, notamment à l’ONU, et était le principal assistant à la construction tant des infrastructures industrielles que du système totalitaire. L’amitié s’est poursuivie durant la période russe. Dès 2006, Vladimir Poutine a annulé une dette algérienne de 4,7 milliards de dollars, et la Fédération de Russie reste le principal fournisseur d’armes pour l’industrie militaire algérienne.
La recherche constante d’un ennemi extérieur conduit à ce que les opposants algériens soient qualifiés « d’agents de forces indésirables », et toute critique du régime soit interprétée comme une menace à la sécurité nationale. Le système juridique algérien est devenu depuis longtemps un instrument de répression idéologique, et l’article pour lequel Sansal a été condamné est une copie conforme de l’article 70 du code pénal soviétique (« agitation antisoviétique »).
Le dernier espoir de libération de Sansal résidait dans une grâce présidentielle. À cette fin, sa défense n’a pas demandé la révision du dossier en cassation : la grâce ne peut être appliquée qu’à une condamnation définitive. Cependant, dans la liste des 6500 graciés publiée la veille du 63e anniversaire de l’indépendance algérienne, le nom de l’écrivain franco-algérien n’apparaissait pas.
Crise franco-algérienne
L’« affaire Sansal », qui choque la société française comme exemple de traitement inhumain envers une personne âgée malade et de persécution d’un écrivain pour ses œuvres, a aussi une dimension internationale. Il est impossible d’en comprendre la profondeur des causes et des conséquences sans le contexte de la crise profonde qui affecte les relations franco-algériennes.
Cette connexion n’a jamais été cachée par les voix officielles algériennes. Ainsi, dans son communiqué du 22 novembre 2024, l’agence d’information d’État algérienne Algérie Presse Service attaquait non pas tant Sansal que la « France macron-sioniste », « offensée par l’arrestation de Sansal », mais qui « n’a toujours pas déclaré au monde si elle possède la souveraineté nécessaire pour arrêter Benjamin Netanyahou, s’il venait un jour à l’aéroport Charles de Gaulle ».
L’agence qualifie Boualem Sansal de « pseudo-intellectuel vénéré par l’extrême droite française » et de « marionnette du révisionnisme anti-algérien ».
Peu avant l’arrestation de Sansal, le 28 octobre 2024, le président français Emmanuel Macron s’est rendu en visite d’État de trois jours à Rabat, capitale du Maroc, où il a rencontré le roi Mohammed VI. Cette visite restera dans l’histoire comme la déclaration du chef de la République française reconnaissant la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental – territoire disputé, pierre d’achoppement des relations algéro-marocaines.
Le Sahara occidental, ancienne colonie espagnole, est un sujet de conflits territoriaux de longue date entre l’Algérie et Rabat. Depuis 1976, une guerre de guérilla y est menée contre les forces marocaines par le Front Polisario, soutenu activement par l’Algérie. Du point de vue de Rabat, le Sahara occidental fait partie des provinces méridionales marocaines. La position claire exprimée lors de la visite française a renforcé les relations franco-marocaines, mais en même temps a provoqué une aggravation de la crise franco-algérienne latente depuis longtemps.
Cependant, le Sahara occidental n’est pas la seule source de tensions entre Alger et Paris. Les relations postcoloniales complexes reposent sur des blessures mutuelles et mêlent des domaines comme l’identité, la guerre, le pétrole, la migration et la mémoire.
Ces dernières années, le principal champ de mines est devenu la politique migratoire, avec pour centre le refus des autorités algériennes d’accueillir sur leur territoire leurs propres citoyens condamnés en France et expulsés depuis le territoire français.
En 2022 (derniers chiffres officiels), les citoyens algériens représentaient 44 % de toutes les personnes devant être expulsées, mais seulement 4,4 % ont effectivement été expulsés, en raison du refus de l’Algérie de les accepter.
Selon le droit international, une personne ne peut être expulsée vers son pays d’origine que si ce pays accepte de la recevoir sur son territoire. En France, les étrangers que l’État entend extrader reçoivent une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Ensuite, soit l’étranger quitte volontairement le pays, soit il est placé en centre de rétention administrative, soit il est assigné à résidence. La durée maximale de rétention administrative en France est de 90 jours, à l’issue desquels, en l’absence de réponse du pays d’origine, les détenus sont libérés malgré l’OQTF.
En février 2025, à Mulhouse, un citoyen algérien a crié « Allahu akbar » en tuant un passant au couteau et à un tournevis et en blessant des policiers. L’enquête a révélé que Brahim A., 37 ans, se trouvait illégalement en France depuis 2014 et avait reçu plusieurs OQTF. La France a adressé au moins dix demandes aux autorités algériennes pour qu’elles acceptent Brahim A., toujours sans succès. Après sa mise en centre de rétention administrative, il a été libéré, puis a commis l’attaque à Mulhouse.
Au même moment, plusieurs blogueurs algériens ont été arrêtés en France, s’étant brusquement mis à défendre vigoureusement le régime algérien et à appeler à la violence contre leurs compatriotes opposants en exil. Ils ont été accusés d’incitation à la haine et à la violence.
Une tentative d’extradition de Naaman Boualem, Algérien de 60 ans condamné pour appels à la violence contre des opposants, a particulièrement attiré l’attention. Sous le pseudonyme « Dualemn », il tenait un blog suivi par 138 000 abonnés. L’histoire de ses tentatives d’expulsion ratées comprend notamment un épisode où les autorités algériennes ont refusé d’accueillir leur propre citoyen et l’ont renvoyé directement de l’aéroport d’Alger vers la France. Le ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau, avait alors déclaré que le régime algérien voulait délibérément « humilier » la France.
De retour, « Dualemn » a d’abord été placé en garde à vue, puis libéré, puis de nouveau en centre de rétention administrative. En avril, l’affaire est arrivée au Conseil d’État, qui a jugé l’expulsion légale, mais après de longues péripéties, l’Algérien condamné a finalement été libéré. Le refus de l’accueillir était particulièrement ostentatoire, car il détenait un passeport algérien valide.
Le Premier ministre français François Bayrou a déclaré son intention de « revoir tous les accords » liant les deux États et a même présenté au gouvernement algérien une liste « d’urgence » de personnes devant immédiatement retourner dans leur pays. « Les victimes de Mulhouse sont directement liées au refus [de l’Algérie] de respecter ces accords », a-t-il dit.
Le ministère français de l’Intérieur a suspendu le traité bilatéral de 2017 qui permet aux Algériens détenteurs de passeports diplomatiques d’entrer en France sans visa. Des voix s’élèvent aussi pour dénoncer le principal accord de 1968 qui régit les relations entre l’Algérie et la France. Sur la migration, il encadre l’entrée, l’emploi et le séjour des Algériens en France et leur accorde un statut migratoire facilité.
Contrairement aux autres étrangers, les Algériens ne doivent pas obtenir de visa de long séjour, et ils obtiennent un titre de séjour de dix ans après seulement trois ans de résidence, au lieu de cinq. Le regroupement familial est aussi facilité. L’accord prévoit d’autres privilèges que la France accorde aux habitants de son ancienne colonie. La dénonciation de ce traité signifierait pratiquement la rupture des relations bilatérales.
La crise, qui s’est aggravée fin 2024 et n’a cessé de croître depuis, a inclus divers épisodes – de l’enlèvement d’opposants algériens sur le territoire français à la convocation des ambassadeurs par les ministères des Affaires étrangères des deux pays, à l’expulsion de diplomates, ainsi que le refus de la France, en raison de la rupture des accords, de laisser entrer sur son territoire des responsables algériens ou leurs familles.
Dans ce contexte, l’arrestation et la détention de Boualem Sansal sont devenues l’un des points les plus douloureux des relations franco-algériennes.
Le président Macron, qui a eu en mars un entretien téléphonique avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune, a déclaré qu’il espérait « fermement » que l’écrivain pourrait « retrouver la liberté ». « Je sais que je peux compter sur le bon sens et l’humanité des autorités algériennes, qui prendront cette décision », a-t-il dit après la sentence sévère du tribunal de première instance.
Comme Emmanuel Macron, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a appelé l’Algérie à un « geste humanitaire » envers l’écrivain âgé. Il s’agissait manifestement d’une grâce liée à l’âge et à l’état de santé.
Après que le nom de Boualem Sansal n’a pas figuré sur la liste des graciés, beaucoup, notamment le ministre de l’Intérieur, ont exigé une prise de position ferme. Cependant, la France et son président poursuivent un dialogue diplomatique prudent. La porte-parole du gouvernement Sophie Primat a de nouveau assuré que « la France use des moyens diplomatiques pour solliciter une grâce humanitaire auprès du président Tebboune ». La seule possibilité de libération de l’écrivain reste pour l’instant une grâce individuelle, dépendant de la décision présidentielle. Le calendrier en est désormais imprévisible.
Sur la photo principale – Boualem Sansal au 16e Festival international de littérature de Berlin, le 7 septembre 2016. Photo : Wikipedia / Christoph Rieger / CC BY-SA 4.0


