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Effrayant, effrayant malgré soi. LEurope réfléchit à un programme de réarmement

Les événements des dernières années ont placé l'Europe devant la nécessité de repenser sa conception de la sécurité. Il ne s'agit pas seulement de l'activité contradictoire actuelle du président Trump et de son entourage, d'où proviennent de nombreuses critiques envers les Européens, y compris les plus surprenantes. Ces désaccords ne datent pas d'hier — ni même du premier mandat de Trump. Les administrations Obama et Biden n'ont pas ménagé leur rhétorique traditionnelle sur la solidarité transatlantique, mais en réalité, elles ont suivi la même ligne d'éloignement des anciens alliés. La position des États-Unis en soutien à l'Ukraine dès les premiers jours de la guerre, alors que Trump était encore très éloigné de la Maison Blanche, laissait une impression étrange et ambivalente, qui survient lorsque les véritables objectifs ne coïncident pas avec ceux déclarés. En somme, la révision des relations transatlantiques est en cours depuis longtemps, mais c'est aujourd'hui qu'elle touche de manière aiguë une question aussi sensible que la sécurité de l'Europe et les perspectives de l'OTAN.‍

Il est aujourd'hui peu pertinent de discuter si l'OTAN a été bien ou mal organisée il y a plus de 70 ans. Il est évident qu'avec le retrait des États-Unis des affaires européennes, le concept ancien des garanties américaines paraît dépassé et fragile, et la notion d'«  Occident uni  » s'efface progressivement dans l'histoire. Cette prise de conscience est répandue partout en Europe, et personne ne conteste qu'il faudra compter avant tout sur soi-même. Néanmoins, la création d'un système européen de sécurité requiert non seulement du temps et de l'argent, mais aussi une volonté politique et un sens stratégique. Aujourd'hui, trois questions se dégagent auxquelles les Européens doivent d'abord répondre à eux-mêmes — et de ces réponses dépend leur avenir proche.

Que faire de l'OTAN, à quelle guerre se préparer et que faire de l'Ukraine ?

Premièrement, il est nécessaire de comprendre que faire de l'Alliance atlantique. On peut supposer qu'une telle réforme de l'OTAN serait acceptable pour Washington : les Européens continuent d'acheter des armes américaines (les pays de l'Alliance sont le premier marché d'armes pour les fabricants américains, la part des États-Unis dans les livraisons militaires en Europe atteint 64 % et a augmenté ces dernières années) — mais se battent eux-mêmes en cas de besoin. Dans le même temps, les États-Unis conservent le contrôle sur leurs alliés grâce à des points clés tels que les technologies de l'information (qui sont aujourd'hui presque entièrement américaines dans les armées européennes), la cybersécurité, le renseignement par satellite et les technologies de missile. La contribution globale des États-Unis aux programmes de l'OTAN est actuellement estimée entre 70 et 80 %, ce qui témoigne d'une dépendance importante et multiforme des Européens envers Washington.

Il convient de mentionner séparément les armes nucléaires. La France et le Royaume-Uni disposent de leurs arsenaux modestes (Londres n'est pas totalement autonome dans leur utilisation et possède une «  double clé  » conjointe avec les États-Unis) ; sur le territoire de l'Allemagne, de la Belgique, des Pays-Bas et de l'Italie (ainsi que la Turquie, mais dans le contexte de la sécurité européenne, il n’est pas pertinent de la mentionner) sont déployées des armes nucléaires américaines, dont l'utilisation sera décidée, bien entendu, exclusivement à Washington.

Ainsi, l'idée d'une autonomie stratégique européenne implique une relation ambivalente à l'OTAN. D'une part, l'Alliance ne peut être dissoute du jour au lendemain sans compromettre la sécurité. Il faut continuer la coopération avec les États-Unis, voire augmenter les paiements directs pour la collaboration dans les domaines nécessaires. D'autre part, rien n'empêche de commencer immédiatement à réduire la dépendance à Washington, notamment dans la production d'armements. Il est évident que l'argent des contribuables européens doit d'abord aller aux commandes auprès des producteurs européens, et non américains.

Drapeaux des pays membres de l'OTAN devant le siège à Bruxelles. Photo : wikipedia

En mars, des déclarations inattendues des ministres de la Défense du Portugal et de l'Allemagne ont évoqué la possibilité de revoir la décision d'achat des F-35 américains. Dès le départ, il était douteux que les Européens mettent fin au contrat en cours, et Berlin a confirmé peu après que l'accord restait en vigueur. Néanmoins, le simple fait que ces doutes existent est très révélateur. Avec l'intensification des divergences entre les États-Unis et l'Europe, les armes américaines de haute technologie, intégrées au niveau logiciel et service dans l'écosystème militaire américain, pourraient être paralysées à distance depuis Washington. En d'autres termes, aucun F-35 européen ne décollerait pour défendre le Groenland si le Pentagone décidait de l'empêcher.

Lors du sommet extraordinaire de l'UE le 6 mars, il a été annoncé un investissement de 800 milliards d'euros dans la sécurité européenne, dont 150 milliards seraient levés via un emprunt solidaire. Il s'agit notamment de la production d'armes et de systèmes de communication, de cybersécurité, de logistique, ainsi que de la création d'un grand groupe de satellites. Ce projet d'investissement est encore en cours d'élaboration, mais il est peu probable qu'il rencontre de fortes oppositions lors de sa phase de validation. Il ne prévoit pas un abandon immédiat de l'OTAN, mais l'organisation progressive d'un système de sécurité parallèle.

Deuxièmement, il faut répondre à la question «  à quelle guerre nous préparons-nous  ». L'approche traditionnelle, qui a fait ses preuves lors des différentes interventions occidentales au début du XXIe siècle, supposait la création de brigades efficaces et mobiles composées d'unités d'artillerie, de blindés et d'infanterie, opérant sous une domination totale de l'air. Mais la guerre en Ukraine a complètement changé ces conceptions. Désormais, dans un affrontement conventionnel avec une ligne de front étendue, il s'agit d'une guerre de drones, qui couvre une profondeur de plusieurs dizaines de kilomètres et crée une «  zone morte  » où tout déplacement est pratiquement impossible. Des appareils relativement peu coûteux et produits en masse détruisent facilement des équipements militaires modernes très coûteux, et l'utilisation de l'intelligence artificielle augmentera encore leur efficacité.

Pour l'Europe, cela pose une question difficile de planification stratégique, et il n'existe actuellement aucune instance pour s'en occuper. Il est beaucoup plus simple de s'entendre sur des investissements dans la production à grande échelle, par exemple de munitions d'artillerie, dont la pénurie s'est fait cruellement sentir lors des deux premières années de guerre en Ukraine, de passer des commandes dans les pays de l'UE, de créer des emplois et de se réjouir de la croissance du PIB. Mais il se peut que la guerre aux frontières orientales de l'UE suive un scénario où la demande en drones sera bien plus élevée qu'en munitions.

Troisièmement, l'Europe doit se positionner vis-à-vis de l'Ukraine. Ce problème est bien plus profond qu'un simple acte de solidarité avec un pays européen victime d'une agression injuste et brutale, même si cette solidarité implique une aide significative et gratuite. Il faut comprendre dans quels délais et sous quelle forme l'Ukraine peut être intégrée au système de sécurité européen. D'un côté, son armée mène une guerre difficile avec des méthodes modernes contre un ennemi potentiel de l'Europe, et cette expérience est inestimable. De l'autre, la guerre continue, son issue est incertaine, et l'adhésion de l'Ukraine à l'UE et à l'OTAN demande du temps. Il est difficile de convenir d'une coopération stratégique sous des bombardements continus, alors que Kiev doit gérer la tenue de la ligne de front, l'approvisionnement militaire et l'organisation de la défense antiaérienne. Mais même si un cessez-le-feu intervient prochainement, l'Europe devra répondre à une question complexe et désagréable : veut-elle avant tout financer son propre programme de sécurité ou l'armée ukrainienne ? Ou peut-on concilier les deux ? Et si oui, comment ?

Une coalition de volontaires

Il est connu qu'un des projets de garanties de sécurité pour l'Ukraine contre une poursuite de l'agression russe après la conclusion d'un cessez-le-feu (si et quand il aura lieu) est l'introduction de forces de maintien de la paix formées par les alliés sur le territoire ukrainien. Il est également connu que la Russie s'oppose catégoriquement à cette idée, menaçant de guerre contre l'OTAN. Les principaux acteurs du projet sont la France et le Royaume-Uni, qui pourraient réunir des unités militaires d'autres pays européens sous un commandement commun, mais il est encore trop tôt pour parler de ses contours réels.

Du point de vue du développement du système européen de sécurité, il serait utile de déployer et de gérer une grande force militaire multinationale (de plusieurs dizaines de milliers de personnes) sans la participation américaine (ou avec une participation limitée). Théoriquement, Paris et Londres sont capables d'organiser la planification opérationnelle, mais leur potentiel doit être confirmé en pratique. De plus, la présence d'une «  coalition de volontaires  » en Ukraine, en tant que garants de la paix, favoriserait une meilleure compréhension entre la direction militaire et politique ukrainienne et les Européens, mais aujourd'hui, compte tenu de l'état des négociations sur le cessez-le-feu, il serait prématuré de discuter des paramètres d'une éventuelle intervention et de ses résultats attendus.

Cependant, l'approche elle-même, annoncée par la France et le Royaume-Uni, mérite attention comme un prototype des futures coalitions militaires en Europe, qui devraient probablement être composées uniquement de «  volontaires  ». En effet, si aujourd'hui l'OTAN compte 32 membres, dans quelle mesure des pays aussi différents que le Canada, la Turquie et l'Islande seront-ils prêts à se mobiliser ensemble pour défendre, par exemple, l'Estonie ? Le problème de l'Alliance atlantique ne réside pas seulement dans le retrait américain, mais aussi dans sa taille, car l'engagement formel de se défendre mutuellement en vertu de l'article 5 du traité ne correspond pas aux intérêts réels de pays géographiquement et politiquement très différents. Il en va de même pour l'UE. Si la menace venue de l'Est est sensible pour la Finlande, la Pologne, la Roumanie et les pays baltes, la pression migratoire venue du Sud est bien plus importante pour les pays méditerranéens. Il n'est pas pertinent de créer un cadre commun unique pour toute la sécurité européenne, et le concept de «  volontaires  » pourrait apaiser certaines tensions dans les situations où, par exemple, le Portugal serait obligé par solidarité de participer à un projet qui ne le concerne pas du tout.

Il en va de même pour la question de la dissuasion nucléaire. Si l'on envisage sérieusement de remplacer les garanties américaines par des garanties franco-britanniques, il faudrait dresser une liste des pays intéressés, ce qui permettrait de lancer le travail technique et politique pour préparer un traité approprié.

Le temps dira dans quelle mesure Bruxelles pourra assurer cette approche — ou si Paris et Londres réussiront à rassembler autour d'eux une ou plusieurs coalitions de «  volontaires  ».

Armées nationales

La croissance des budgets militaires des pays européens est générale. En 2024, 23 pays de l'OTAN ont atteint le seuil de 2 % du PIB pour les dépenses militaires, et beaucoup l'ont dépassé. En particulier, pour la Pologne, ce niveau est de 4,2 % en 2024, tandis que l'Estonie prévoit d'augmenter son budget militaire de 3,4 % en 2024 à 5 % en 2026. En Allemagne, le Bundestag a approuvé en mars 2025 la création d'un fonds spécial de 500 milliards d'euros pour la modernisation de l'armée et des infrastructures militaires, levant parallèlement les anciennes restrictions sur les emprunts à ces fins. De nombreux pays ont rétabli le service militaire obligatoire, dont ils s'étaient auparavant détournés. C'est notamment le cas de la Finlande, de la Suède, du Danemark et des pays baltes ; en Pologne, un programme de formation militaire de masse est en place et la conscription devrait reprendre. Quelque chose de similaire est à l'étude en Allemagne.

Il est évident que, au niveau national, les choses avancent bien mieux et plus vite que dans les domaines nécessitant une coordination substantielle des efforts, ce qui n'est pas surprenant. L'UE n'a pas de compétences militaires et ne dispose pas d'une autorité pour créer un centre de commandement. Lors de la discussion sur l'idée d'une coalition de «  volontaires  », Macron a réuni à Paris les participants potentiels, tandis que Bruxelles ne pouvait s'occuper que des aspects économiques du réarmement.

Entre-temps, l'Europe doit résoudre une contradiction importante. D'une part, l'histoire montre que ce sont les nations qui font la guerre, et comme il n'existe pas de nation européenne unifiée, un projet de défense commun pour l'Europe semble utopique. D'autre part, individuellement, sans unir leurs forces, la plupart des pays européens sont trop petits et disposent de capacités trop limitées pour mener des opérations militaires. En tenant compte de la relativité des comparaisons des budgets militaires actuels de la Russie et des pays de l'UE — les dépenses de Moscou sont environ trois fois moindres, mais la capacité de combat de l'armée russe est incontestablement supérieure, ce qui s'explique non seulement par des traditions historiques, mais aussi par les avantages d'un système centralisé de gestion militaire —, sans empiéter sur les compétences nationales, l'Europe doit trouver des formes acceptables de coordination des efforts et des dépenses là où c'est possible, en élargissant la coopération en matière de défense et de sécurité entre gouvernements et états-majors. Alors, dans quelques années, on pourra parler d'une Europe unie en tant que force militaire.

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