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Le général de Gaulle dans le rôle de Jeanne d’Arc : il y a 60 ans, la France organisait pour la première fois une élection présidentielle au suffrage universel

En décembre 1965, le président de la France a été élu pour la première fois au suffrage universel direct. Cet événement historique a transformé à jamais le paysage politique du pays : encore aujourd’hui, toute l’attention se concentre sur la figure «  prophétique  » du chef de l’État, et le modèle présidentiel de la République s’est profondément enraciné dans la tradition politique française. De plus, la domination du général de Gaulle a été pour la première fois véritablement contestée dans les urnes. Mais comment les Français en sont-ils venus à ressentir le besoin d’élire leur leader national au suffrage universel ? Et pourquoi cette réforme électorale majeure empoisonne-t-elle aujourd’hui la vie politique française ?

Élection présidentielle de 1965. Le général de Gaulle l’emporte avec 44,6 % des voix face à François Mitterrand (31,7 %). Photo : DALMAS / SIPA

Pour comprendre l’origine de la procédure électorale la plus importante de France, il faut revenir sur les événements de 1962. En mars, Charles de Gaulle, revenu au pouvoir quatre ans plus tôt sur fond de guerre d’Algérie, signe les Accords d’Évian avec le Gouvernement provisoire de la République algérienne. Ils mettent fin à un conflit de sept ans et reconnaissent de facto l’indépendance de l’Algérie.

La perte de l’Algérie — la plus ancienne colonie française, qui, contrairement à la Tunisie et au Maroc, était un département à part entière — a rendu furieux les nationalistes français et l’ultra-droite, dont beaucoup espéraient que le retour au pouvoir de de Gaulle empêcherait la chute définitive de l’ancienne grande puissance. Les massacres de civils des deux côtés, les attentats, l’exode de plus d’un million de «  pieds-noirs  » (Français d’Algérie) vers la France, le récent massacre de masse des harkis (Algériens ayant collaboré avec l’administration française), organisé par les combattants algériens — pour beaucoup de Français, de Gaulle portait la responsabilité de toutes ces tragédies.

L’Organisation armée secrète (OAS), groupe terroriste clandestin composé d’anciens militaires français, a décidé de répondre à la «  trahison  » du général par une solution radicale : l’assassinat du président de la République. Le soir du 22 août 1962, la voiture présidentielle transportant Charles de Gaulle, son épouse, son chauffeur et son gendre, est prise sous un feu nourri de fusils automatiques. Aucun des passagers n’est blessé par miracle, et cet attentat raté, organisé par douze conspirateurs, est entré dans l’histoire sous le nom d’attentat du Petit-Clamart.

Le matin du 23 août, toute la France écoute, sidérée, le bulletin d’informations à la radio nationale. Il devient soudain évident que même «  le plus illustre des Français  », celui qui a prononcé le discours légendaire du 18 juin 1940 et libéré la France de l’occupation allemande, n’est pas éternel, qu’il est mortel, vulnérable. Il est probable que le général lui-même a pris conscience à ce moment-là de sa propre fragilité.

Avec son instinct politique inégalé, de Gaulle a immédiatement vu dans l’attentat contre sa vie l’occasion de faire d’une pierre deux coups. D’une part, donner au chef de l’État une véritable souveraineté populaire et, d’autre part, résoudre la question de la légitimité de son futur successeur, qui ne bénéficierait pas de l’autorité historique incontestée du libérateur de la France.

Il s’agissait d’élire le président au suffrage universel direct — une idée que de Gaulle nourrissait depuis toujours. L’attentat du Petit-Clamart a plongé la société française dans une angoisse profonde : elle craignait le retour de l’instabilité politique et de la guerre civile, et le général comptait bien en profiter pour organiser au plus vite un référendum sur la réforme électorale. Mais comment le président de la République était-il élu auparavant ?

Les premières élections présidentielles en France ont eu lieu sous la Deuxième République en 1848, quand Louis-Napoléon Bonaparte fut élu chef de l’État. Quatre ans seulement après son élection, le neveu de l’empereur Bonaparte réalise un coup d’État dans la plus pure tradition de son oncle. La République est abolie, ouvrant la période du Second Empire. En 1870, la défaite lors de la guerre franco-prussienne entraîne la chute de l’Empire et le retour de la République. Dans le régime qui succède au pouvoir autoritaire de Napoléon III, la principale autorité revient à un parlement bicaméral et au Premier ministre (président du Conseil), tandis que le président élu par les chambres n’exerce qu’un rôle honorifique. La Libération et la fondation de la Quatrième République en 1946 ne modifient pas fondamentalement ce schéma institutionnel. Sénat et Assemblée nationale — les deux pôles majeurs de la vie politique — continuent d’élire le président pour sept ans.

Tout change en 1958, lorsque l’agonie de la Quatrième République, provoquée par la guerre d’Algérie, l’instabilité politique et l’inefficacité, aboutit au retour au pouvoir du général de Gaulle. La condition de ce «  retour  » était une totale liberté pour rédiger une nouvelle constitution et organiser de nouvelles institutions. Le général n’a pas exigé ces pouvoirs par hasard : sa démission en 1946 avait été causée par un profond désaccord avec les autres partis sur l’organisation du régime.


Pour de Gaulle, l’échec de 1940, comme l’incapacité à résoudre la «  question algérienne  », étaient directement liés à la tradition parlementaire chaotique de la France, ce «  régime des partis  » honni qui la trahit dans les moments de crise. Il estimait que la souveraineté du peuple, la grandeur de la France et la stabilité de ses institutions ne pouvaient être garanties qu’à condition de l’existence d’un véritable chef de l’État. Même si la constitution gaullienne de la Cinquième République concentre effectivement le pouvoir entre les mains du président, son fondateur jugea trop audacieux de proposer le suffrage universel direct dès le départ. Néanmoins, l’idée d’une majorité stable au Parlement travaillant main dans la main avec un «  monarque républicain  » doté de la légitimité populaire n’a jamais quitté l’esprit de de Gaulle.

Une réforme contestée par quasiment tous les partis et personnalités publiques a finalement vu le jour après le référendum solennel du 19 octobre 1962. Après une campagne électorale acharnée, deux tiers des Français approuvent l’amendement constitutionnel instituant l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Trois ans plus tard, la France devait expérimenter pour la première fois cette nouvelle procédure, qui remplaçait l’élection par un collège de 80 000 députés, maires et autres élus.

La campagne électorale, de fait lancée dès la réforme, s’annonçait particulièrement rude. Le général de Gaulle était bien sûr le grand favori. Refusant de se ranger à droite ou à gauche, prétendant incarner la France et son peuple, le vieux général était si sûr de sa victoire qu’il ne comptait pas faire campagne, n’utilisait pas son temps d’antenne et n’annonça sa candidature qu’un mois avant le scrutin. Grâce à une quasi-monopole sur les médias d’État — de Gaulle expliquait cela par l’hostilité de la presse écrite à son égard — ses chances de victoire étaient effectivement très élevées : selon diverses estimations, plus de 70 % des Français soutenaient le général à l’automne 1965. «  Tout Français a été, est ou sera gaulliste  », cette célèbre citation du libérateur de la France semblait prophétique.

Mais l’opposition n’entendait pas baisser les bras. À gauche, face au pouvoir gaulliste vieillissant, se présente François Mitterrand, soutenu par les socialistes et les communistes. Son passé trouble pendant la guerre, sa proximité avec la droite et onze ministères sous la Quatrième République entachent fortement sa réputation — auprès d’une grande partie de l’électorat de gauche, il passe pour un opportuniste sans principes.

Mais avec le retour au pouvoir du général de Gaulle, perçu par beaucoup comme une menace pour la République, Mitterrand a su retourner l’opinion publique et, en quelques années, devenir le principal adversaire de de Gaulle et le défenseur de la démocratie.

En 1964, il publie un essai politique, «  Le Coup d’État permanent  », dans lequel il accuse le général de tendances dictatoriales.
Cet ouvrage, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, aide Mitterrand à s’imposer comme le chef de l’opposition au gaullisme. À l’approche de l’élection de 1965, la gauche parvient à un consensus sur la nécessité d’un candidat unique. Les socialistes espéraient former une alliance de centre gauche avec les démocrates-chrétiens, mais à cause de profonds désaccords idéologiques, la candidature unique du maire de Marseille, Gaston Defferre, échoue.

Dans le contexte de la déstalinisation en URSS et de la guerre froide, les communistes avaient deux objectifs : sortir de leur isolement politique relatif et éviter un résultat médiocre en ne présentant pas leur propre candidat. Lorsque le premier secrétaire du Parti communiste, Waldeck Rochet, annonce à Guy Mollet, chef des socialistes, le nom du candidat unique proposé, celui-ci s’exclame : «  Mais c’est un aventurier !  ». Malgré cela, la candidature de Mitterrand, ambitieux et charismatique, s’impose comme une évidence — faute de mieux, on prend ce qu’on a.


À l’opposé de Mitterrand, un autre personnage charismatique se présente contre le général, espérant rassembler tous ceux pour qui le maréchal Pétain était un vrai patriote, tous ceux rejetés après la Libération, tous ceux pour qui la politique gaulliste en Algérie signifiait la trahison des intérêts et de la grandeur de la France. Il s’agit du célèbre avocat parisien Jean-Louis Tixier-Vignancour, nationaliste fervent, qui avait appartenu avant-guerre à des mouvements royalistes, d’extrême droite et fascistes, affiché ses convictions pétainistes pendant la guerre, et défendu des ex-collaborateurs après-guerre.

La campagne de Tixier-Vignancour est confiée à Jean-Marie Le Pen, alors peu connu, qui deviendra le principal architecte de la recomposition de l’extrême droite d’après-guerre. Cette campagne marque le retour sur la scène politique française des idées de droite et d’extrême droite, discréditées par les quatre années du régime de Vichy sous l’occupation allemande.


La grande révélation de l’élection fut la candidature de Jean Lecanuet, chef du Mouvement républicain populaire — parti centriste, progressiste et libéral de la démocratie chrétienne. Rapidement surnommé le «  Kennedy français  », Lecanuet, 45 ans, s’est passionné pour la campagne de son homologue américain. Il fut l’un des premiers hommes politiques français à comprendre la puissance de la communication politique née avec l’essor des médias et surtout de la télévision. «  Demain Jean Lecanuet — l’homme nouveau... La France en mouvement  », proclamait son affiche de campagne, pleine de jeunesse et de volonté de changement.

L’image politique créée par Lecanuet et son équipe inspirait confiance et proximité — tout ce qui manquait à de Gaulle, dont la stature imposante paraissait lointaine et inaccessible. Grâce à une utilisation habile du temps d’antenne, la cote du «  Kennedy français  » est passée de 2 % à 16 % en quelques mois — un succès qui a vite inquiété l’entourage de l’hôte de l’Élysée.

L’inaction du général et l’absence totale de campagne électorale ont coûté cher au camp gaulliste. «  Moi ou le chaos  » — ainsi les journaux français ont-ils résumé le choix proposé par de Gaulle, 75 ans, «  sauveur  » solitaire de la France en 1940 et 1958, lors de son allocution télévisée une semaine avant le premier tour. Selon le président, les «  champions de la décadence  » — les cinq candidats de l’opposition — s’apprêtaient à plonger le pays dans le chaos qu’il avait su vaincre : le chaos des partis et des petites combines, nuisible à l’unité des Français et à la grandeur de la France.

Contrairement à ses adversaires, de Gaulle ne proposa ni réformes ni programme précis — la légitimité de sa candidature, comme de sa présidence, reposait sur la confiance et l’affection des Français. Quand un conseiller lui suggéra de passer à la télévision comme les autres candidats, le général s’indigna : «  Quoi, vous voulez que je vienne dire :  »Je m’appelle Charles de Gaulle ?« 


En fin de compte, cette élection fut pour lui un nouveau plébiscite, un référendum sur sa propre personne. Mais de nombreux Français étaient las de la légende gaulliste, qui, malgré le zèle de ses promoteurs, ne faisait plus le même effet sur une nouvelle génération porteuse d’autres inquiétudes et d’autres espoirs. Tandis que de Gaulle restait à l’Élysée, persuadé de l’emporter dès le premier tour, les autres candidats — notamment Mitterrand et Lecanuet — sillonnaient le pays, animant conférences et meetings et dynamisant la vie politique régionale, jusque-là monotone et prévisible. De plus, depuis 1960, le nombre de foyers français équipés d’une télévision avait triplé — environ 40 % de la population en 1964. Sachant qu’on regardait la télévision en famille, entre amis ou voisins, on peut dire qu’au moins la moitié des Français ont découvert les vrais débats politiques et les interventions de candidats critiquant le pouvoir en place à la télévision publique.

La participation record au premier tour atteint 85 %. Le général de Gaulle obtient 44 %, François Mitterrand 31 %, et Jean Lecanuet une honorable troisième place avec 15 %. Même si, aujourd’hui, tout homme politique rêverait d’atteindre 40 % au premier tour, le 5 décembre 1965, le général était loin de célébrer. Pire — il fut tellement choqué par le verdict des Français que, dans les premières heures après la publication des résultats, il déclara à son entourage vouloir renoncer au second tour. Mais il se ressaisit vite. Et, même si l’issue du second tour ne faisait guère de doute, une semaine avant le scrutin, le président sortant choisit de renforcer sa position lors d’une interview télévisée avec le journaliste Michel Droit.

«  C’est le candidat des partis  », résuma ainsi de Gaulle la position de son principal adversaire, François Mitterrand. Dans une interview d’une heure et demie diffusée une semaine avant le second tour, le président sortant s’exprima sur la politique intérieure et extérieure de la France, mais aussi sur sa candidature et les institutions de la Cinquième République qu’il avait fondée. Expliquant sa position sur l’échiquier politique, de Gaulle prononça une phrase devenue culte : «  La France, c’est tout à la fois. La gauche, ce n’est pas la France ! La droite, ce n’est pas la France ! La France, c’est tous les Français réunis.  » Il était le seul à pouvoir prétendre à l’apolitisme, car, selon le Général, personne dans l’histoire de France — sauf peut-être Jeanne d’Arc — n’avait autant fait passer la grandeur et le bien-être du pays avant tout. C’est aussi ce qui justifiait l’introduction de l’élection présidentielle au suffrage universel : le pouvoir de choisir une personne au-dessus des partis, guidée uniquement par l’intérêt de ses concitoyens, devait revenir aux citoyens français. Sinon, le régime des partis reviendrait, et la France connaîtrait une nouvelle catastrophe nationale.

Tous ces arguments, ainsi que la longue histoire liant le vieux général aux Français, ont sans doute pesé le 19 décembre 1965, lorsque la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire de France s’est conclue par la victoire de Charles de Gaulle au second tour. Pourtant, Tixier-Vignancour et Lecanuet avaient appelé à voter contre le pouvoir en place.

François Mitterrand, «  candidat jetable  » de la gauche, termine la course avec une médaille d’argent plus qu’honorable et 46 % des voix. Ce succès lui permettra, moins de dix ans plus tard, d’entrer au Parti socialiste, de le réformer, d’unir la gauche et de les mener à la victoire à la présidentielle de 1981, contre toute attente.

Le général, lui, confirma à la fois son statut de plus grande figure politique de France et le succès de son œuvre : la Cinquième République et ses institutions. En 1965, personne n’imaginait encore le «  mai rouge  » qui allait balayer le pouvoir gaulliste trois ans plus tard. L’élection présidentielle est rapidement devenue l’événement politique préféré des Français, qui y voyaient un vrai vote populaire, un moment d’unité nationale tout à fait particulier et la possibilité d’influer réellement sur l’avenir du pays.

Soixante ans plus tard, la situation a radicalement changé. Les Français ont eu maintes occasions d’être déçus par la figure «  prophétique  » du président, qui n’a pas tenu les promesses du peuple. Il suffit de citer Mitterrand, qui promettait le socialisme et dut annoncer des mesures d’austérité inédites. Ou Chirac, qui ignora le rejet de la constitution européenne par les Français lors du référendum de 2005. Que dire d’Emmanuel Macron, qui voulait réinventer la vie politique française, mais s’est révélé être un mélange de tous ses prédécesseurs.

L’élection présidentielle est en effet devenue le seul espoir de changement politique réel, ce qui a conduit à une asphyxie totale de la vie politique française, qui ne s’anime que lors de l’élection d’un nouveau président.

Cette asphyxie a aussi appris aux vieux routiers de la politique à ne se manifester qu’à l’approche de la présidentielle — car annoncer son intention d’y participer, voire se déclarer officiellement candidat, est devenu le meilleur moyen d’assurer sa longévité sur la scène politique.

La sagesse olympique «  l’important, c’est de participer  » décrit parfaitement l’absurdité politique dans laquelle l’élection présidentielle a plongé la France. Cela se voit particulièrement aujourd’hui, en 2025. L’instabilité politique, l’absence de majorité parlementaire à l’Assemblée nationale et la crise gouvernementale ont détourné l’attention des Français déçus par le parlementarisme vers la prochaine présidentielle de 2027, qui pourrait apporter un peu de clarté à ce chaos institutionnel. Chaque jour, des politiciens de tous bords se déclarent candidats et annoncent leur intention de participer à la course présidentielle, comme si l’élection avait lieu demain et non dans deux ans.

Pourquoi l’élection présidentielle a-t-elle empoisonné la vie politique française ? Comment le «  régime des partis  » contre lequel de Gaulle avait écrit une nouvelle constitution, est-il revenu dans la République ? Et les prochaines élections permettront-elles de restaurer la stabilité et la confiance des citoyens dans la démocratie française ? Peut-être que le fondateur de la Cinquième République aurait su répondre à ces questions. Mais aujourd’hui, la Cinquième République elle-même en est incapable.

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