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Le général et son armée. Pourquoi y a-t-il si peu de biopics sur de Gaulle en France

Pendant de longues années après la Seconde Guerre mondiale, les Français ont obstinément fait semblant que leur pays, pendant l’occupation, avait été un territoire de la Résistance, et les réalisateurs qui portaient un regard critique sur ce mythe ont littéralement été voués aux gémonies. Le public français n’a mûri pour une discussion franche sur ce sujet que maintenant : trois films sortent simultanément en salles nationales — sur de Gaulle, ses partisans, ses opposants et les conformistes «  apolitiques  ». Ces derniers, hélas, sont généralement les plus nombreux.

Image du film (extrait) «  De Gaulle. L’âge de fer  » (réal. Antonin Baudry, 2026)

Fait étonnant : en France, une figure aussi puissante que Charles de Gaulle, héros national, a fait l’objet d’assez peu de biopics. Le premier — «  Moi, Général de Gaulle  » de Denis Granier-Deferre — est sorti en 1990. Puis sont venus «  Le Grand Charles  » de Christian Faure (2006), «  Adieu de Gaulle, adieu  » de Laurent Herbiet, la mini-série «  Le Grand et le Caché  » de François Velle (2020), et la même année — «  De Gaulle  » de Gabriel Le Bomin. Et voici que ces derniers jours ont commencé les projections d’un nouveau film — «  De Gaulle. L’âge de fer  » d’Antonin Baudry, connu pour «  La Marche de l’empereur  » et «  Quai d’Orsay  ».

C’est la première partie d’un diptyque. La deuxième — «  De Gaulle. Je vous écrirai ton nom  » — est annoncée pour sortir littéralement dans un mois. Le film a été présenté hors compétition au dernier Festival de Cannes et est devenu l’un des principaux aimants pour les participants français. Il y a de quoi — une figure d’une telle ampleur, le projet français le plus ambitieux de ces dernières années, alors que la France n’est pas vraiment réputée pour ses blockbusters. Il est intéressant de noter que Bertrand Tavernier avait l’intention de tourner un film sur de Gaulle, mais les producteurs insistaient pour que le rôle principal soit joué par... Gérard Depardieu. Tavernier a refusé. Le projet s’est enlisé.

Baudry se penche sur la période allant de juin 1940 à 1944, lorsque l’issue de la Seconde Guerre mondiale n’était pas encore claire, et que de Gaulle n’était pas encore devenu une figure légendaire. Le film est basé sur l’ouvrage de l’historien britannique Julian T. Jackson, «  De Gaulle : une certaine idée de la France  », qui a contribué au scénario. Les auteurs ont choisi une période, la plus brillante et la plus complexe, dans la vie du futur président de la France : celle où le général est entré à jamais dans l’histoire non seulement de la France, mais du monde entier, comme un leader auquel un succès colossal allait succéder à des échecs humiliants.

Juin 1940. La France capitule, le gouvernement du maréchal Pétain devient une marionnette entre les mains des nazis qui ont vaincu le pays. Un certain général de Gaulle, peu connu (Simon Abkarian), tente de convaincre Pétain et son entourage d’entrer dans la lutte, de ne pas se rendre — sinon la grande France périra. Pétain rejette avec indignation les accusations de lâcheté, assurant que c’est précisément sa stratégie qui sauvera la France et les Français. Désespéré, de Gaulle s’enfuit à Londres — sans armée, sans soutien, sans grand espoir de succès, armé d’un seul désir : organiser la résistance, forcer le pays à prendre les armes. Il tente de convaincre le monde que la bataille pour la France n’est pas seulement perdue, mais qu’elle n’a même pas commencé.

À la radio, le général s’adresse à la nation en l’appelant à entrer en résistance. À son grand désarroi et à son horreur, la nation réagit très mollement — à l’exception d’une petite poignée de patriotes, inspirés par le discours de de Gaulle. Ses premiers soutiens sont un plombier polonais, des pêcheurs bretons et un prêtre. Il ne reste qu’à compter sur eux.

Avec le temps, cette «  poignée  » s’élargit, de plus en plus de gens rejoignent la Résistance. Le film raconte aussi l’histoire du jeune Parisien Fernand Bonnier (Florian Lesieur), un étudiant de 20 ans qui fut l’un des premiers à rallier de Gaulle, abattit le ministre vichyste le général Darlan et fut fusillé pour cela deux jours après l’attentat.

Les relations de Charles de Gaulle avec Winston Churchill (Simon Russell Beale) commencent plutôt bien — le Premier ministre britannique approuve la décision du général français de prendre la tête de la résistance et lui offre un temps d’antenne sur la BBC pour lancer son appel. Il naît alors une sorte de véritable amitié virile, mais, hélas, pas pour longtemps. Le rôle du président américain Franklin Roosevelt, farouchement opposé à ce que de Gaulle dirige la «  France libre  », y a joué sa part. Celui-ci lui paraissait trop désespéré et pas assez sage, tout en ayant des allures de dictateur. Après avoir hésité, Churchill s’est rangé aux arguments de Roosevelt et a ordonné d’écarter de Gaulle en tant que force politique.

Bien entendu, les auteurs du film ne laissent pas une seconde au spectateur la possibilité de douter du camp auquel ils appartiennent, en peignant Churchill, interprété de manière éclatante par Simon Russell Beale, en un politique qui ne suscite pas la moindre sympathie, malgré toute sa contribution bien connue à la victoire de la Seconde Guerre mondiale. La ligne relationnelle entre de Gaulle et Churchill est ce qu’il y a de plus intéressant dans le film, même si elle est montrée de manière bien plus univoque qu’elle ne le fut dans la réalité. La majeure partie du film est consacrée aux duels verbaux entre les deux hommes politiques — l’expérimenté et le débutant. Mais Baudry s’écarte avec soin de la version traditionnelle selon laquelle l’homme politique britannique expérimenté jouerait le rôle d’un sage protecteur du jeune général français. Dans le film, de Gaulle prétend dès le départ être la France elle-même, bien qu’il ne représente formellement personne. Cela à la fois fascine et agace Churchill. Cette irritation se muera ensuite en rejet, qui, plus tard, non sans l’intervention de Roosevelt, se transformera en conflit.

Baudry évite délibérément tout psychologisme. Nous verrons à peine les réflexions de de Gaulle, les doutes sur la justesse de la voie choisie, nous ne serons pas témoins des causes sous-jacentes de telle ou telle décision. Ici, tout est en surface — le général n’est pas enclin à faire partager au spectateur ses états d’âme. Nous ne verrons sa famille qu’une seule fois, pendant environ une minute — sans doute juste pour vérifier qu’il en a une.

À propos de l’interprète du rôle principal — à part. Simon Abkarian est un Arménien né près de Paris, d’où sa famille a déménagé au Liban (ce qui est amusant, c’est qu’à l’école de Beyrouth on l’appelait «  de Gaulle  » à cause de ses origines françaises — comme quoi parfois un surnom hasardé finit par jouer un rôle). Abkarian est bien connu dans les milieux théâtraux français — il a beaucoup joué au Théâtre du Soleil, écrit des pièces et mis en scène lui-même des spectacles dans différents théâtres, reçu le prix théâtral français «  Molière  » à la fois comme acteur, comme dramaturge et comme metteur en scène. Il a beaucoup tourné, mais surtout dans des rôles secondaires. Il n’a que peu de ressemblance extérieure avec le protagoniste — si ce n’est un long nez —, mais Baudry racontait dans une interview qu’au moment même où il commençait à travailler sur le scénario, il ne voyait qu’Abkarian dans le rôle de de Gaulle.

Ce que l’acteur a en commun avec le général, c’est une énergie intérieure colossale. Certes, le véritable de Gaulle, à en juger par les actualités conservées, était plus enclin à manifester publiquement ses sentiments que son équivalent à l’écran, mais Baudry a jugé nécessaire d’atténuer l’émotivité extérieure du héros, en privilégiant l’intériorité. Et cela a fonctionné — on ressent littéralement la force et l’énergie qui émanent de lui physiquement. À côté d’un Churchill affairé, de Gaulle apparaît bien plus viril et plus imposant, ce qui était précisément l’objectif des auteurs.

Image du film d’Antonin Baudry «  De Gaulle. L’âge de fer  » (2026)

Baudry a réuni une distribution impressionnante. Le ministre vichyste Darlan est joué par Mathieu Kassovitz — rôle complexe, personnage complexe. Dans les films précédents sur de Gaulle, l’image de Darlan passait souvent comme une ombre — le cinéma français n’a longtemps pas voulu le faire apparaître à l’écran précisément en raison de son ambiguïté. Il fut l’un des fondateurs de la Résistance, ce qui lui vaut des éloges, mais il a ensuite basculé dans le camp des ennemis — ce qui lui vaut le déshonneur. Cette figure est longtemps restée dans la «  zone grise  » : les Français gardaient pieusement le mythe de l’implication de tout le peuple dans la Resistance, et ils ne voulaient pas admettre que tout était beaucoup plus complexe.

Mais plus de 80 ans après la capitulation de l’Allemagne, il est temps d’admettre que la Seconde Guerre mondiale n’a pas été, pour la France, une période de résistance populaire à une poignée de vichystes et à l’armée nazie — la collaboration a gagné quasiment tout le pays.

C’est peut-être pour cela qu’il y a eu si peu de films sur de Gaulle : admettre à quel point la Résistance s’est organisée au prix de difficultés n’était pas vraiment souhaité. Ce n’est que récemment que le mythe d’une opposition unanime aux nazis et à Pétain a enfin commencé à s’effriter peu à peu.

Pendant de longues années après la Seconde Guerre mondiale, les Français ont obstinément fait semblant que leur pays, pendant l’occupation, avait été un territoire de la Résistance. De nombreux films ont été tournés sur ce thème héroïque, le régime de Vichy étant présenté pour l’essentiel comme une trahison des élites, n’ayant rien à voir avec les Français ordinaires. Comme si les vichystes étaient d’un côté, et le peuple de l’autre. Quant aux films racontant ce qui se passait à l’arrière allemand en France, comment des gens collaboraient volontairement avec les Allemands, ils suscitaient chez le public un rejet durable.

Louis Malle, qui a réalisé «  Lacombe Lucien  » sur un garçon de village ordinaire tentant de rejoindre la Résistance mais ayant «  accidentellement  » rejoint les nazis, a dû quitter la France pendant pas moins de dix ans — à tel point le public s’est dressé contre lui pour avoir montré la collaboration comme un phénomène ordinaire. Le documentaire monumental de quatre heures de Marcel Ophüls, «  Le Chagrin et la pitié  » (1969), qui démystifiait le mythe officiel d’après-guerre d’une résistance générale, a suscité chez les spectateurs une véritable colère. Personne ne voulait renoncer à un mythe confortable. C’est pourquoi le réalisateur Xavier Giannoli, avec son film «  Les Rayons et les ombres  », a marché sur des œufs, même si le mythe de l’héroïsme généralisé des Français commençait déjà peu à peu à passer dans l’oubli.

Au centre du film se trouve la figure de Jean Luchaire (Jean Dujardin), journaliste et «  roi de la presse  ». Dans les années 30, Luchaire plaidait activement pour renforcer l’amitié entre la France et l’Allemagne et s’est lié d’amitié avec Otto Abetz, un diplomate allemand parlant couramment le français (il est interprété par Otto Diel). Ensemble, ils rassemblaient des foules de jeunes gens devant lesquelles ils prononçaient des discours enflammés sur l’amitié, la paix, et la possibilité de résoudre tout conflit par la négociation. Mais la Seconde Guerre mondiale éclata, la France tomba rapidement, Abetz, devenu entre-temps brigadeführer SS, arriva à Paris comme ambassadeur d’Allemagne et simultanément avec une mission de «  solution finale de la question juive  » en France. Le pacifisme d’hier des deux amis s’évanouit en un instant. Abetz obtint des autorités allemandes des subventions plus que solides pour le nouveau journal «  Nouveau Temps  » (Les nouveau temps), à la tête duquel se trouvait, bien sûr, Luchaire. Au début de la guerre, sa fille, Corinne Luchaire, était presque la plus grande star de cinéma de France.

Après la libération de la France, Jean Luchaire fut arrêté par les Alliés, jugé et fusillé en 1946. Sa fille, l’actrice française la plus populaire, fut soumise à une obstruction impitoyable et à une interdiction d’exercer, vécut le reste de ses jours dans la misère et le déshonneur et mourut de tuberculose à 28 ans, en 1950.

«  Les Rayons et les ombres  » est une histoire sur la manière dont un homme construit une chaîne de décisions, l’une après l’autre, progressivement, sans rupture, en réévaluant ses anciennes convictions et ses idéaux, jusqu’à se fabriquer une nouvelle réalité. Et voilà qu’aujourd’hui, pour lui, pacifiste d’hier, travailler pour l’occupant devient la norme, et Luchaire est sincèrement offensé lorsqu’une partie des employés de son ancien journal d’avant-guerre refuse avec indignation de travailler au «  Nouveau Temps  », si généreusement financé par l’Allemagne nazie.

Et sa fille Corinne (Nastia Golubeva-Karax) n’a rien à voir avec la politique. Elle est simplement passionnée par son travail, tourne beaucoup, participe volontiers aux réceptions en compagnie de son père et de son meilleur ami Abetz. Elle aime tout, elle est utile partout et à tout le monde, elle est une superstars.

Giannoli tente d’établir une frontière entre adaptation et participation au crime, et il essaie de le faire avec beaucoup de délicatesse, en gardant à l’esprit le sort des réalisateurs qui se sont emparés du thème de la collaboration et en ont payé le prix par l’obstruction. Mais la délicatesse n’a pas fonctionné — la presse française, tout en reconnaissant les qualités artistiques du film, s’est abattue sur le réalisateur avec des critiques de son approche du thème de la collaboration. On l’a accusé à la fois d’excuser ses personnages, de réécrire l’histoire, et de s’être embrouillé dans sa propre relation aux événements de la France occupée. À quel point ce sujet est-il douloureux pour les Français, si dans un film condamnant à 100 % la collaboration, ils trouvent des failles pour condamner...

Image du film «  Notre salut  » (réal. Emmanuel Marre, 2026)

Et lors de la dernière compétition cannoise a été présenté le film d’Emmanuel Marre «  Notre salut  » (à son sujet, «  Le Pont  » a déjà brièvement raconté après le festival, où Marre a reçu le prix du meilleur scénario). Le film raconte l’histoire d’un homme réel — l’arrière-grand-père du réalisateur, Henri Marre, qui propose au gouvernement vichyste son travail intitulé «  Notre salut  » — il y décrit les moyens pour sortir la France de la crise. Sans être un partisan des vichystes, Henri se trouve peu à peu entraîné dans un système de compromis et devient lui-même une partie de la machine collaborationniste.

La critique française a unanimement approuvé «  Notre salut  », saluant la nouveauté de l’approche du sujet. Si, auparavant, dans les films consacrés à la période de l’occupation de la France, les collaborationnistes apparaissaient surtout comme des militaires et des hauts fonctionnaires, ici c’est l’histoire d’un homme ordinaire, «  petit  », aux intentions généreuses, qui finissent par paver la route de l’enfer.

Tous les films mentionnés montrent clairement comment évolue la mémoire historique française, à quel point elle s’est éloignée du mythe de la «  nation de la résistance  ». Il n’existe aucune information sur une éventuelle sortie de ces films en Russie, et c’est dommage — pour le spectateur russe, ils pourraient être utiles. Surtout «  Les Rayons et les ombres  » et «  Notre salut  ».

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