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Rencontrez : J. D. Vance, le futur président de l’Amérique
Brouillon privé
Récemment, le vice-président américain J. D. Vance a déconcerté les électeurs. On lui a demandé : « Y a-t-il une chance que vous ne vous présentiez pas à la présidence en 2028 ? » Il a répondu : « Bien sûr, il y en a une. Nous avons quatre jeunes enfants. Ma femme n’a jamais aimé la politique... Mon approche de la vie, des décisions importantes de la vie, ma femme vous le confirmera, c’est que je suis un procrastinateur. Je déteste y penser... Donc tout peut arriver ». Néanmoins, Vance est le candidat le plus probable à la présidence pour le Parti républicain. Et surtout, le favori de la techno-oligarchie, qui a misé précisément sur lui.

En septembre de cette année, l’entrepreneur et investisseur américain Peter Thiel a donné une interview au patron du groupe de médias allemand Axel Springer, Mathias Döpfner. Entre autres, il a aussi été question de la façon dont il évalue l’action de Donald Trump à la présidence. En 2016, Thiel a été le premier des leaders de la Silicon Valley à soutenir Trump à l’élection et a rejoint son équipe de transition, mais il a refusé d’occuper un poste au sein de l’administration de la Maison-Blanche. Thiel a déclaré :
Je pense que les deux administrations [Trump] ont commis des erreurs opposées. La première administration a porté au pouvoir des gens qui ne pouvaient pas s’entendre, et ce n’était qu’une lutte interne permanente. La deuxième administration a pris des précautions excessives et corrigé l’erreur du premier mandat, en instaurant tous ces contrôles de loyauté. Au final, nous avons obtenu une administration composée de personnes pas très intelligentes, mais très loyales. La situation a atteint un certain épuisement, et c’est précisément du côté des républicains.
Cet épuisement, selon le célèbre investisseur, aura un impact sur les résultats des élections de mi-mandat de cette année et pourrait se faire sentir deux ans plus tard :
Si les socialistes démocrates, le Parti démocrate, prennent le pouvoir, ce sera un problème bien plus grave. Et ce sera, je ne sais pas, la fin de l’Amérique.
On sait que le vice-président J. D. Vance est le protégé de Thiel. (« J’ai un faible pour les gens intelligents, et je le considérais comme réfléchi, ouvert aux nouvelles idées et charismatique. ») Il a travaillé dans le fonds de capital-risque que Thiel a aidé à fonder. Thiel a été le principal sponsor de Vance dans sa route vers le Sénat. C’est Thiel qui, au printemps 2021, a organisé la rencontre de Vance avec Donald Trump dans son domaine de Mar-a-Lago en Floride. Il continue de soutenir Vance, mais n’est pas du tout certain de sa victoire en 2028. À la question de savoir qui, de Vance ou de Rubio, serait le meilleur candidat à la présidence, Thiel répond :
Je reste partisan de Vance. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il sera très difficile pour n’importe quel candidat [républicain] de gagner, donc je ne sais pas. Mon point de vue pessimiste, c’est que la bonne question n’est pas celle-là.

« Et quelle est la bonne question ? » demande Mathias Döpfner. « Qui sera le candidat du Parti démocrate ? » répond Thiel. « Voilà la bonne question ». Et il explique :
Si les républicains subissent une défaite écrasante aux élections de mi-mandat cet automne, les démocrates penseront qu’ils gagneront de toute façon en 2028. Par conséquent, ils ne gêneront probablement pas trop la victoire d’un socialiste antidémocratique.
Thiel évalue à 50 % la probabilité de victoire du candidat républicain.
Alors, que faire ? Comment empêcher « la fin de l’Amérique » ? Thiel n’est pas du genre à attendre la fin les bras croisés. Il n’a pas tendance à afficher son rôle dans la politique américaine, mais ses articles, ses conférences et ses interviews trahissent son extrême inquiétude face à ce qui se passe. Il dispose de ressources qu’il est prêt à investir dans son projet d’avenir, d’un accès aux décideurs et de réseaux qu’il peut et veut mobiliser.
Le protégé de la Silicon Valley
Pendant la campagne présidentielle de 2024, la presse a accordé relativement peu d’attention à J. D. Vance. On a surtout relayé ses déclarations provocatrices sur les « femmes à chats malheureuses dans leur vie personnelle et sans enfants », qui, soi-disant, dirigeraient en réalité le pays. Et même s’il a ensuite reconnu dans son livre qu’il s’agissait de « l’une des phrases les plus stupides que j’aie dites », on la lui rappelle encore aujourd’hui. Mais nous n’allons pas nous attarder là-dessus. Il est bien plus utile d’examiner son idéologie. Nous avons déjà écrit sur la vision du monde étrange, bizarre, qui ne rentre pas dans les définitions habituelles, d’Elon Musk, d’Alex Karp, de Peter Thiel. J. D. Vance se trouve dans la même orbite. Ses positions sont bien plus proches des techno-oligarques que de Trump, dans la tête duquel le néolibéralisme cohabite paisiblement avec le néomercantilisme et le nationalisme.
Il a grandi dans une région déprimée, peuplée de descendants d’Écossais et d’Irlandais, qui fut autrefois un centre de l’industrie sidérurgique, mais qui s’est depuis rouillée et a pris le nom de Rust Belt. À 18 ans, il est entré dans l’armée, chez les Marines, et ce service, comme pour beaucoup d’autres issus des classes populaires, a été son ascenseur social : il a obtenu le droit à des études supérieures gratuites, puis, grâce à ses talents, une bourse de l’université Yale. C’est là qu’il a rencontré sa femme actuelle, Usha, issue d’une famille aisée d’émigrés indiens. Parmi ses professeurs à Yale figurait Amy Chua, autrice du livre très remarqué à l’époque « Battle Hymn of the Tiger Mother ». Mais ce n’est pas son seul best-seller. C’est une politologue sérieuse à la réputation controversée. C’est Chua qui a soufflé à Vance l’idée d’écrire un livre sur son enfance et sa jeunesse.
En 2016, l’honnête et talentueuse « Hillbilly Elegy « est parue et est immédiatement devenue un best-seller national. Après l’élection présidentielle, le New York Times l’a incluse dans sa liste des « Six livres qui aident à comprendre pourquoi Trump a gagné ». Et cela alors même que Vance était alors anti-Trump.
Hillbilly, c’est le plouc rustre, le « gars des montagnes », si l’on traduit littéralement. Vance décrit son enfance errante dans la misère, au milieu de querelles familiales, de bagarres, avec une mère toxicomane et deux beaux-pères successifs. Le hillbilly, c’est une culture particulière. La phrase la plus citée du livre est celle prononcée par l’enseignante de Vance : « On attend de nous que nous soyons les bergers de ces enfants, mais personne ne veut admettre que ces enfants sont nés loups ». Des loups, et non des moutons. Et voici le auto-identification de VanceTraduction de Vladimir Bakanov :
Bien que je sois blanc, je ne me considère pas comme un Américain d’origine anglo-saxonne et de confession protestante vivant dans le nord-est du pays. Je me considère comme un Américain blanc de la classe ouvrière, d’origine irlandaise et écossaise. Pour de telles personnes, la pauvreté est une tradition familiale. Leurs ancêtres furent d’abord des ouvriers journaliers dans le Sud esclavagiste, puis des métayers, et plus tard, plus près de notre époque, des mineurs, des machinistes et des menuisiers. Les Américains les appellent hillbillies, rednecks et white trash. Pour moi, ce sont des parents, des amis et des voisins.
Par la suite, des articles ont affirmé que Vance n’était « pas un vrai hillbilly ». Quoi qu’il en soit, les voix des rejetés, des « perdants de la mondialisation », ont bel et bien aidé Donald Trump et sont devenues sa base électorale.
Les techno-oligarques de la Silicon Valley ont vu en Vance un potentiel politique. En 2021, il est devenu le candidat du Parti républicain aux élections sénatoriales, remportant les primaires face à six camarades de parti plus expérimentés. Quand il l’a fait, Trump a soutenu sa candidature.
En septembre, dans le podcast de Jack Murphy, alors l’un des chefs de file de la manosphère anglophone, Vance a admis avoir voté pour Hillary Clinton en 2016, que c’était une erreur et qu’il avait désormais « vu la lumière » (il a dit red-pilled – une allusion à la « pilule rouge « du film » Matrix « ). Il a dit qu’il n’avait lui-même » jamais vraiment compris jusqu’au bout comment « il s’était retrouvé parmi l’élite de la Silicon Valley. Dans un tel milieu, » on commence à perdre de vue d’où l’on vient et qui l’on était « , mais » par la grâce de Dieu ou par un heureux hasard « , Vance n’a pas perdu ce repère. Il a voté pour Trump en 2020 et était convaincu que Trump deviendrait président en 2024 s’il décidait de se présenter. Cependant, » le mouvement a besoin de nouveaux leaders « , et lui-même » aimerait peut-être jouer un rôle dans le salut de ce pays que j’aime tant « .

Cette interview est remarquable par bien des lapsus. Par exemple, le nom de Curtis Yarvin, idéologue des « Lumières sombres », y apparaît. Alexandre Douguine, également interviewé par Jack Murphy, a consacré son article au second avènement de Trump dans le contexte des Lumières sombres. « Nous avons un État administratif, dit Vance. L’État administratif contrôle tout. À tel point que lorsque Donald Trump gagne, il ne peut même parfois pas placer ses hommes à des postes de direction clés dans l’appareil administratif — comment ça ? Avons-nous une république constitutionnelle ? Les pères fondateurs ont créé un chef de l’exécutif très puissant, mais s’il ne peut même pas renvoyer ses propres gens de sa propre administration... Est-ce vraiment une république qui fonctionne ? Eh bien, bof ». Et une autre fois, il a laissé échapper : « Nous sommes dans la période tardive de la république ». C’est sans aucun doute une référence à la République romaine, remplacée par la dictature de César. Et ensuite : « Si nous voulons riposter, nous devons agir de manière assez audacieuse, assez radicale, et aller dans des directions qui mettent aujourd’hui beaucoup de conservateurs mal à l’aise ».
« Se mettre en défense circulaire et charger les fusils »
Le bilan du sénateur Vance est à la fois important et stérile. En deux ans au Sénat, il a prononcé 45 discours au Sénat et déposé 57 projets de loi, dont aucun n’a été adopté par la chambre haute. Vance a également été coauteur de 288 projets de loi et résolutions, dont seulement 37 ont été approuvés par le Sénat et seulement deux résolutions par les deux chambres, mais le président Biden a opposé son veto aux deux.
Il a constamment voté contre l’augmentation de l’aide à l’Ukraine et contre chaque grand paquet de dépenses budgétaires, ainsi que contre le relèvement du plafond de la dette publique.
En juillet 2023, Vance et la membre de la Chambre des représentants Marjorie Taylor Greene ont déposé un projet de loi qui aurait fait de l’accès des mineurs à des soins médicaux d’affirmation de genre un crime fédéral passible de jusqu’à 12 ans de prison. Le projet est « mort » en commission spécialisée à l’expiration du mandat du Congrès. En juin 2024, Vance s’est fait le promoteur d’une loi visant à abolir le DEI, qui aurait interdit les programmes fédéraux correspondants ainsi que le financement de la diversité, de l’équité et de l’inclusion pour les agences, les sous-traitants et les organisations recevant des fonds fédéraux. Le projet de loi a lui aussi paisiblement expiré en commission spécialisée.
Au passage, le sénateur Vance a rédigé en 2023 une préface pour le livre de Patrick Deneen, « Régime Change: Toward a Postliberal Future ». Cette préface figure sur la jaquette :
Deneen ne montre pas seulement comment l’actuelle classe dirigeante a déclaré la guerre à la beauté, aux traditions et aux institutions sociales qui rendent la vie digne d’être vécue. Il formule une vision d’une politique populiste capable de restaurer ce qui a été détruit.
De quoi parle donc ce livre ?
Le professeur de science politique de l’université catholique Notre Dame, Deneen, écrit que le libéralisme classique a créé une classe dirigeante exploiteuse — une élite technocratique qui sert les intérêts des « quelques-uns » aux dépens des « nombreux ». La démocratie libérale moderne masque cette fracture par le consumérisme et un agenda social progressiste. Selon Deneen, détruire la classe dirigeante par une révolte des masses est une naïveté. Une nouvelle classe dirigeante doit être créée « du haut vers le bas ».
Encore plus intéressant est la préface de Vance au livre de Kevin Roberts, « Dawn’s Early Light: Taking Back Washington to Save America ». Kevin Roberts est un stratège politique républicain et président du think tank conservateur Heritage Foundation, qui est devenu le quartier général de l’élaboration du « Project 2025 » — le programme du second mandat présidentiel de Trump. « Dawn’s Early Light » est une citation de l’hymne national américain, qui commence par les motstraduction de Maxime Naymiller : « Ô, dis, vois-tu, dans les premières lueurs de l’aube, ce que nous avons traversé dans la bataille au crépuscule ? ».
Dans sa préface, Vance compare les libéraux à un jardinier myope :
Imaginez un jardin bien entretenu dans un endroit ensoleillé. Bien sûr, il présente quelques défauts et beaucoup de mauvaises herbes. Pour se débarrasser du mal, le jardinier de bonne volonté traite le jardin avec une solution chimique. Cela tue beaucoup de mauvaises herbes, mais aussi beaucoup de bonnes plantes. Sans tenir compte des avertissements, le jardinier continue d’ajouter la solution. Finalement, le sol devient impropre à la culture. Dans cette analogie, le libéralisme moderne est le jardinier, le jardin est notre pays, et les voix qui dissuadent le jardinier sont les conservateurs.
Mais dans le dernier paragraphe, l’analogie pacifique laisse place à une image militaire :
À présent, nous comprenons tous qu’il est temps de se mettre en défense circulaire et de charger les fusils. Dans les batailles à venir, ces idées deviendront une arme indispensable.
Le livre devait paraître à l’été 2024, en pleine campagne électorale à laquelle Vance participait comme candidat à la vice-présidence. Mais le texte de la préface a fuité dans la presse, l’équipe de campagne de Trump a pris ses distances avec le « Project 2025 », et Roberts a reporté la sortie du livre afin de ne pas nuire à la campagne Trump–Vance. Voici en revanche l’annotation du livre, publiée sur le site de la Heritage Foundation :
L’Amérique est au bord de la destruction. Une élite corrompue et incompétente a sapé notre mode de vie et endoctrine la prochaine génération. Beaucoup de soi-disant conservateurs sont tout aussi coupables que leurs adversaires progressistes. Dans ce livre ambitieux et provocateur, le président de la Heritage Foundation, le Dr Kevin Roberts, annonce l’émergence d’un nouveau mouvement conservateur. Son message est simple : les élites mondiales — votre temps est révolu...
Chapitre après chapitre, le livre définit les institutions que les conservateurs doivent créer, celles que nous devons reprendre, et encore davantage celles qui sont trop corrompues pour être sauvées : les universités de l’Ivy League, le FBI, le New York Times, le National Institute of Allergy and Infectious Diseases, le ministère de l’Éducation, BlackRockla plus grande société d’investissement internationale au monde, la Fondation Bill et Melinda Gates, le National Endowment for Democracy — et ce n’est là qu’une partie.
Tout cela doit être éliminé si nous voulons transmettre le mode de vie américain aux générations futures.
L’épigraphe du premier chapitre du livre est également remarquable :
Une flamme s’alluma dans l’âme, la colère devant la mort l’incita
À rendre à sa patrie ce qu’elle lui doit.
C’est une phrase du deuxième livretraduction de Sergueï Osherov de l’« Énéide » de Virgile. Énée traverse Troie en flammes et voit Hélène, à l’origine de la guerre. Mais sa mère, la déesse Vénus, l’empêche de tuer Hélène : Énée est destiné à quitter Troie et à fonder une nouvelle cité. Ainsi, dit-on, la nouvelle génération de conservateurs devra ériger une nouvelle Amérique sur les ruines de l’ancienne.
Les réseaux de Peter Thiel
Bien que Trump ait nié connaître le « Project 2025 », à ce jour il est réalisé à plus de moitié. Ce qui empêche les idéologues de ce coup d’État rampant d’aller plus loin, c’est l’inconstance du président. Ils placent désormais leurs espoirs en Vance.
Pour passer de la théorie à la pratique, Peter Thiel et son collègue Oren Hoffmann ont créé dès 2006 un club fermé, « Dialog », qui rassemble périodiquement des politiciens et des entrepreneurs lors de ses « retraites ». Son existence a été révélée l’an dernier, et en juin de cette année la célèbre hacktiviste suisse maia arson crimew, alias Tillie Kottmann, a obtenu et publié la liste complète des participants à la retraite de Dublin du 12 au 16 août. Parmi les personnes ayant participé aux retraites de « Dialog » figurent le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent, la directrice du renseignement national (désormais ancienne) Tulsi Gabbard, le gouverneur démocrate du Maryland Wes Moore, le sénateur démocrate Cory Booker, le sénateur républicain Ted Cruz, Garry Kasparov, Jared Kushner, le secrétaire à l’Armée américaine (lui aussi désormais ancien) Dan Driscoll, le commandant des forces américaines en Europe, le général Alexus Grynkewich, la vice-présidente de la Commission européenne Kaja Kallas (elle nie y avoir participé), la cytogénéticienne et lauréate du prix Nobel Elizabeth Blackburn, ainsi que d’anciens hauts fonctionnaires d’administrations républicaines et démocrates, conservant un statut et une autorité élevés. Les événements du club ne doivent guère être perçus comme des réunions secrètes de conspirateurs. C’est plutôt ce qu’on appelle du networking — tisser un réseau, une plateforme de sociabilité informelle et de création de liens, jusqu’au matchmaking — ce n’est pas pour rien qu’on demande aux participants de répondre dans le questionnaire à des questions sur leur situation familiale et sur le fait de savoir si leur vie sexuelle leur convient. Néanmoins, la liste impressionne.
Encore plus intéressante est l’organisation appelée Rockbridge Network, fondée en 2019 par J. D. Vance et le publiciste conservateur Chris Buskirk. C’est une société à responsabilité limitée, enregistrée dans l’État du Delaware et destinée à financer des campagnes politiques. Elle regroupe sous son toit plusieurs fondations à but non lucratif opérant avec ce qu’on appelle de « l’argent noir ». Elles déclarent publiquement leurs dépenses, mais ne sont pas tenues de révéler leurs sources de financement. Selon la loi, ces organisations peuvent mener des activités politiques si celles-ci ne constituent pas leur activité principale. Il est entendu que l’activité non principale ne doit pas représenter plus de la moitié des dépenses. Mais l’Internal Revenue Service américain n’a jamais fixé de pourcentage précis. Outre Thiel, Rockbridge compte par exemple la milliardaire Rebecca Mercer, plus grande donatrice du Parti républicain, et les frères Winklevoss, connus pour leur procès contre Zuckerberg et devenus depuis les premiers milliardaires du bitcoin au monde.
Dans une brochure publiée en 2022, Rockbridge se présente comme « une sorte de cabinet de capital-risque politique ».
Notre objectif est de réunir des investisseurs mécontents de l’état actuel de la politique et de lever des capitaux pour financer des projets qui perturberont mais feront avancer l’agenda républicain. Nous nous concentrons sur le soutien aux personnes et aux projets qui peuvent mettre fin au déclin et redynamiser notre pays... Le réseau Rockbridge remplacera l’écosystème républicain actuel de think tanks, d’organisations médiatiques et de groupes militants, qui ont contribué au déclin du parti, par des personnes et des institutions plus efficaces et orientées vers l’action, axées sur la victoire.
Les investisseurs ne donnent pas seulement de l’argent — ils financent des projets précis. L’un d’eux, par exemple, vise à « utiliser la loi comme une arme » et à « identifier les points d’application où la loi permet de tenir responsables les acteurs de mauvaise foi, y compris les médias ». Un autre projet travaille à un système similaire à celui du cabinet fantôme britannique. Un troisième crée des cartes électorales favorables aux républicains. Nous ne savons pas s’il existe déjà un cabinet fantôme, mais les nouvelles cartes et la « weaponization » de la loi sont bien réelles.
L’organisation tient ses « sommets » deux fois par an. En avril 2024, le dernier « sommet » s’est tenu à Mar-a-Lago, le domaine floridien de Donald Trump. Une place à la table coûte de cent mille à un million de dollars par an. On y a vu les mêmes Bessent et Gabbard, ainsi que le secrétaire au Commerce Howard Lutnick et la cheffe de cabinet de la Maison-Blanche Susan Wiles, tandis que le sénateur Robert Kennedy Jr. a reçu pour son intervention au « sommet » de Las Vegas un cachet de cent mille dollars, trois mois avant sa nomination comme ministre de la Santé des États-Unis. Tucker Carlson y a également pris la parole. Cette année, les membres de Rockbridge se sont réunis pour une soirée « cowboy » à Dallas juste avant la convention du Parti républicain.
Théorie du complot
L’argent peut beaucoup, mais pas tout. Les membres du club le comprennent parfaitement. Ce n’est pas pour rien que l’une des tables rondes de la retraite de Dublin s’intitulait Money (Does?) Buy Happiness — « L’argent achète-t-il le bonheur ? ». Le marché de la publicité politique n’est pas extensible à l’infini, et un réfrigérateur ou une pompe à essence sont plus convaincants que la télévision. C’est pourquoi Peter Thiel prédit à Vance une lutte difficile en 2028. Comment la faciliter ?
C’est ici que commence la conspiration. En mars de cette année, Scott McConnell, journaliste et père fondateur du magazine The American Conservative, a soudain écrit sur X :
Mon conseil à Vance : annoncez que vous soutenez une transition du pouvoir en vertu du 25e amendement. Le vice-président sera, disons, Chris Murphy ou quelqu’un de ce genre. Annoncez que vous NE vous présenterez PAS en 2028. Utilisez votre position et votre accès aux médias pour expliquer pourquoi c’est nécessaire. Ne démissionnez pas.
Le tweet a été publié au moment où il est devenu clair que le blitzkrieg contre l’Iran avait échoué. On écrivait alors que Vance était « sceptique » à l’égard des frappes contre l’Iran, et le président disait qu’il avait avec le vice-président de petits désaccords « philosophiques » sur cette question. Vance s’est engagé à contrecœur dans la propagande pro-guerre de la Maison-Blanche, et Tulsi Gabbard a précisément perdu son poste de directrice du renseignement à cause de ces petits désaccords. Le 25e amendement de la Constitution décrit la procédure de destitution du président en cas d’incapacité. Le sénateur démocrate Chris Murphy est l’un des critiques les plus virulents des opérations militaires américaines en Iran, tout en étant considéré comme centriste.
Étrange tweet. On a haussé les épaules et oublié. Mais en mai, Robert Reich, ancien secrétaire au Travail dans le cabinet Clinton, auteur de nombreux livres et toujours chroniqueur actif, a raconté sur son blog :
Récemment, j’ai déjeuné avec un groupe de stratèges politiques — des gens aguerris qui conseillent depuis des années des politiciens et des candidats. À table, ils m’ont fait part de leur fantaisie, dont ils estiment la probabilité de réalisation au cours des quatre prochains mois à 30 %.
Dans la fantaisie de mes interlocuteurs, la guerre ratée de Trump entraînera une hausse si importante et durable des prix de l’essence et des produits alimentaires qu’une grande partie de la base républicaine commencera à se retourner contre Trump. Et les problèmes psychiques de Trump deviendront encore plus évidents.

Confronté à tout cela, J. D. Vance promet à Marco Rubio qu’il le nommera vice-président si Rubio rejoint Vance dans sa volonté d’écarter Trump sur la base du 25e amendement. Rubio accepte... Cet arrangement sert les intérêts de tous... Les républicains à la Chambre des représentants et au Sénat se débarrassent de Trump, devenu pour eux un fardeau...
Pour prendre une décision, il faut la majorité des membres du cabinet. Si l’on suppose que Bessent, Lutnick, Kennedy et Wiles, qui ont assisté aux événements de Thiel, sont « pour », les autres pourront probablement être convaincus, intimidés ou intéressés. Reich poursuit :
Cela permet à Vance et Rubio d’éviter les primaires difficiles de 2028, au cours desquelles ils s’affronteraient... En tant que président et vice-président, Vance et Rubio annulent les droits de douane de Trump et sa guerre, qui ont fait grimper les prix en flèche, mécontenté la base républicaine et dressé une grande partie du monde contre l’Amérique...
La décision du cabinet est prise lorsque Trump se trouve à Mar-a-Lago. On lui dit simplement par téléphone qu’il n’est plus président. Cela rappelle la démission de Khrouchtchev. Toutefois, Khrouchtchev avait tout de même été convoqué de Pitsounda à Moscou pour préserver les apparences.
Reich conclut :
« Je n’arrive pas à décider si je dois me réjouir ou m’inquiéter », ai-je répondu. Ils ont ri, mais je parlais sérieusement.
Que ne racontent pas les stratèges politiques autour d’un verre ! Et puis, quatre mois ont déjà passé. Mais le plan, il faut le reconnaître, est bon.
Une fois en fonction comme président et vice-président, Vance et Rubio pourront prendre leurs distances avec Trump, devenu impopulaire. En 2028, il leur sera beaucoup plus facile de gagner l’élection (l’appareil d’État n’a jamais été aboli). Il suffit de faire cela lorsqu’il restera moins de deux ans avant l’expiration du mandat de Trump. Vance pourra alors briguer deux mandats complets et rester au pouvoir au total pendant près de 10 ans. Voilà pourquoi, en septembre (quatre mois plus tard), rien ne s’est passé. Ce sera, bien sûr, un coup d’État sans précédent dans l’histoire américaine. Nous savons déjà comment les putschistes sauveront le pays.
À bien y réfléchir, on peut imaginer un autre scénario possible, et sans aucun complot — une destitution. Il est tout à fait probable que, devenus majoritaires dans les deux chambres du Congrès, ou au moins dans l’une d’elles, les démocrates relancent la procédure de destitution — et obtiennent à leur surprise le soutien de républicains. En 2025, sept républicains ont voté avec les démocrates pour condamner Trump. Il n’a manqué que 10 voix pour le démettre de force de ses fonctions.
Tout cela n’est bien sûr que fantaisie, mais, comme l’a formulé Vance, tout peut arriver. Y compris son refus de participer à l’aventure.

