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Le silence des vétérinaires. En Russie, un abattage massif de bétail sans explication

Depuis deux semaines, les agriculteurs de Sibérie protestent contre la destruction de leurs animaux d’élevage. Malgré l’indignation de la population, l’abattage continue et s’étend déjà à d’autres régions. Les équipes d’abatteurs arrivent accompagnées de la police, les fonctionnaires lisent des arrêtés évoquant une «  maladie dangereuse  » — mais sans jamais préciser laquelle, puis fuient les agriculteurs. Les théories conspirationnistes se multiplient à travers le pays.

L’agricultrice Svetlana Panina se tient devant la permanence du gouverneur de la région de Novossibirsk avec une pancarte artisanale : «  Gouverneur Travnikov, en mon absence, 40 vaches, 150 moutons, 7 chèvres, trois chameaux, deux porcelets ont été abattus ! Selon votre arrêté n°167 du 06.03.2026. Votre objectif est-il de détruire le village ?  » Photo : «  Conseil agricole  » / Telegram

«  Sur quel fondement m’avez-vous privé de mon exploitation ? Pourquoi fuyez-vous ? Je continuerai à venir vous voir, je n’ai plus rien d’autre à faire  », — vidéo montrant le ministre de l’Agriculture de la région de Novossibirsk, Andreï Shindelov, s’éloigner rapidement et en silence de l’agricultrice Svetlana Panina, a largement circulé sur Internet. En l’absence de Svetlana, une équipe de vétérinaires s’est rendue dans son exploitation le 12 mars et a abattu tous les animaux présents : 150 moutons, 40 vaches, sept chèvres, trois chameaux et deux porcelets.

Au total, des dizaines de milliers d’animaux ont déjà été tués dans la région de Novossibirsk. La procédure est toujours la même : les vétérinaires arrivent accompagnés de la police et de tracteurs, lisent aux agriculteurs un arrêté ordonnant la destruction du troupeau «  en raison d’une épidémie dangereuse  », font sortir les animaux, les euthanasient puis les brûlent. Les restes calcinés sont ensuite enterrés à la pelleteuse, juste à côté des fermes et des villages. Une compensation est promise pour les animaux tués — 171 roubles par kilo de poids vif, mais souvent l’abattage se fait sans aucune pesée. Après les protestations, il a été annoncé qu’on paierait 250 roubles, mais aucune compensation n’a encore été versée, et le montant reste dérisoire : même un jeune veau ou une génisse, qui doivent encore être élevés, valent deux à trois fois plus sur le marché.

Dans le même temps, le silence des autorités laisse entière la question du motif de cet abattage massif, ce qui alimente de nouvelles hypothèses. A y regarder de plus près, il faut dire qu’aucune d’elles n’est totalement convaincante.

La pasteurellose

C’est la pasteurellose que les fonctionnaires évoquent comme cause de l’abattage. Selon eux, à cause des fortes chutes de neige, des animaux sauvages seraient sortis de la forêt et auraient contaminé le bétail domestique. Une flambée de pasteurellose a aussi été signalée dans la région de Tomsk et au Tatarstan.

La pasteurellose est effectivement une maladie bactérienne assez dangereuse, notamment parce qu’elle évolue très vite : la période d’incubation ne dépasse pas trois jours, et la mort de l’animal survient souvent dès le deuxième jour. Cependant, comme toute infection bactérienne, elle se soigne avec des antibiotiques — à condition d’agir rapidement.

De plus, la pasteurellose ne nécessite pas l’abattage systématique, même des animaux malades ; pour les autres membres du troupeau, une quarantaine est appliquée. Selon les règles vétérinaires en vigueur depuis 2023, la quarantaine est de 90 jours pour les bovins, 14 jours pour la volaille.

Autre étrangeté : un des premiers symptômes de la maladie est le refus de s’alimenter et l’arrêt de la rumination chez les vaches, après quoi les animaux commencent à trébucher et finissent par s’allonger. Or, les agriculteurs, dans de nombreuses vidéos, insistent sur le fait que les animaux sont vifs, debout, et mangent activement.

Fièvre aphteuse, rage, anthrax

C’est justement l’inadéquation des mesures prises qui a fait naître la rumeur selon laquelle une maladie bien plus grave aurait éclaté en Russie, mais que les autorités la cachent pour ne pas perdre l’exportation de la viande sibérienne vers la Chine et le Kazakhstan.

Par exemple, le défenseur des animaux Iouri Koretski soupçonne la rage, d’autres sources évoquent la fièvre aphteuse (cette version est activement discutée par les fonctionnaires eux-mêmes). Le politologue Dmitri Oreshkine rappelle que non loin de Novossibirsk se trouve le fameux «  Vector  », qui développait non seulement des vaccins mais aussi des armes bactériologiques. En 1979, des spores de charbon s’en sont déjà échappées.

Autre hypothèse : le vaccin local, contre la pasteurellose, la fièvre aphteuse, la rage ou l’anthrax, administré aux animaux, serait inefficace ou de mauvaise qualité, et les fonctionnaires garderaient le silence pour cacher la véritable cause de la maladie.

Mais là aussi, il y a des incohérences. D’abord, la même vitalité et le bon appétit du bétail. Ensuite — et c’est le plus important — le comportement des équipes vétérinaires elles-mêmes.

En effet, la rage et la fièvre aphteuse, sans parler de l’anthrax, sont dangereuses aussi pour l’homme. En cas de suspicion ou d’infection, l’abattage doit être effectué en combinaison de protection (et pour l’anthrax, avec les équipements les plus performants), avec analyse obligatoire des carcasses. Et bien sûr, les restes ne sont ni brûlés ni enterrés près des villages ou des fermes.

Pourtant, sur de nombreuses vidéos des lieux d’abattage, les vétérinaires apparaissent en simples blouses blanches, les équipes d’abatteurs en combinaisons ordinaires, qui ne protègent que du sang et de la saleté. Pas de masques, pas de visières — rien. Les policiers et les conducteurs de tracteurs sont même en tenue civile. Quant à la quarantaine pour la population dans les foyers de maladie, avec cordons militaires à la frontière, cela n’est même pas évoqué.

Manœuvres des concurrents

Parmi les agriculteurs eux-mêmes, l’hypothèse la plus répandue est que c’est un grand groupe agroalimentaire qui s’implante en Sibérie et qu’on «  dégage  » les fermiers concurrents pour lui faire de la place. Les agriculteurs de Novossibirsk pointent du doigt un vaste complexe d’élevage situé à proximité des zones touchées, où la quarantaine a été instaurée, mais sans abattage. Mais plus souvent encore — et cette version a même été reprise par les propagandistes pro-gouvernementaux —, on parle de la société «  Miratorg  », liée à Dmitri Medvedev (les propriétaires, les frères Linnik, portent le même nom de jeune fille que l’épouse de Medvedev, Svetlana).

Il y a aussi des raisons à cela. D’abord, en Europe comme en Russie, les prix d’achat du lait chutent brutalement. En éliminant le lait fermier du marché, les grands groupes peuvent augmenter leur marge.

Ensuite, il est courant en Russie d’interdire la détention d’animaux domestiques autour des grandes exploitations, même pour un usage personnel. Ainsi, dans la région de Belgorod, avant la guerre, il était interdit de posséder des porcs pendant de nombreuses années. Autour des élevages de volailles, il est généralement interdit de garder des oiseaux dans un rayon de plusieurs kilomètres. Cela vise à éviter l’introduction de maladies depuis les exploitations privées, mais aussi à éliminer la concurrence. Cet argument est bien plus solide : pour prévenir les épizooties, il suffirait pourtant de renforcer les contrôles vétérinaires sur les fermes voisines, comme cela se fait en Europe.

Mais cette hypothèse ne tient pas, puisque l’abattage a commencé dans d’autres régions : outre le Tatarstan, il s’agit de la région de Penza, l’Oudmourtie, la Tchouvachie, le kraï de l’Altaï. Des postes vétérinaires sont apparus en Khakassie. De plus, l’exportation de bétail vivant, de viande et de produits laitiers de plusieurs régions russes a déjà été interdite par le Kazakhstan et la Biélorussie. Cela semble trop vaste pour une simple guerre commerciale.

Il est difficile de dire, à l’heure actuelle, quelle est la cause réelle de cette situation. Mais une chose est sûre : les actions des autorités, quelle qu’en soit la raison, ont déjà causé plus de tort que de bien.

S’il s’agit d’une véritable épizootie, le silence des vétérinaires fait que les agriculteurs ne croient pas (ou plus) à la nécessité d’abattre le bétail. On peut supposer qu’ils commenceront (ou ont déjà commencé) à cacher leurs animaux les plus précieux. Ce qui signifie que, si le risque de contamination massive est réel, l’épidémie continuera de s’étendre — et espérons que personne ne soit touché parmi la population.

Si, au contraire, il s’agit d’une tentative d’éliminer les concurrents, la viande et les produits laitiers russes seront «  éliminés  » des exportations dans leur ensemble. Et cette politique de secret incitera durablement les pays importateurs à se méfier des produits russes.

Quant aux citoyens russes, qui vont bientôt devoir faire face à une nouvelle hausse des prix de la viande et des produits laitiers, ils savent désormais à qui ils doivent dire merci.

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