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Cause première de la guerre, ou la force au lieu du droit

La principale condition pour parvenir à la paix en Ukraine que Vladimir Poutine cite constamment est «  l’élimination des causes premières de la crise  ». Les «  causes premières  » sont une définition très large, presque philosophique. Mais sans entrer dans la métaphysique d’Aristote, qui a introduit ce terme, la cause première de la guerre de Poutine n’est pas la politique de l’Ukraine, mais l’évolution impériale de la Russie post-soviétique.

Euromaïdan, Kiev, 23 février 2014. Photo : Wikipedia / VO Svoboda / CC BY 3.0

Il y a 35 ans, en 1990, la RSFSR en pleine perestroïka proclamait sa souveraineté étatique, tout en reconnaissant également les souverainetés de toutes les républiques soviétiques de l’époque ainsi que des autonomies en son sein. Cela ouvrait la possibilité de transformer tout l’espace post-soviétique selon un modèle égalitaire et contractuel, comparable à celui sur lequel l’Union européenne allait plus tard se construire.

Les signataires des accords de Beloveja de décembre 1991 déclaraient : «  Les Hautes Parties contractantes reconnaissent et respectent l’intégrité territoriale de chacune et l’inviolabilité des frontières existantes dans le cadre de la communauté  », précisant également la formule relative à «  la non-ingérence dans les affaires intérieures, le refus du recours à la force  ». À l’époque, personne n’aurait pu imaginer que, vingt ans plus tard, un des participants à ces accords annexerait toute une région d’un autre (la Crimée), puis, trente ans plus tard, lancerait contre lui une guerre à grande échelle, la plus importante en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le premier signal du passage du langage du droit à celui de la force fut la dissolution par le président Eltsine en 1993 de la République de l’Oural. Bien que ses autorités démocratiquement élues ne réclamaient pas une séparation politique de la Fédération de Russie, mais seulement une élévation de l’autonomie économique de la région de Sverdlovsk au niveau des républiques voisines – le Bachkortostan et le Tatarstan. Mais contrairement aux républiques, les kraïs et oblasts n’avaient alors pas droit à la souveraineté. C’était une faille fondamentale d’inégalité du Traité fédératif de 1992.

La République tchétchène d’Itchkérie n’a même pas signé ce traité ni voté pour la Constitution russe de 1993. Elle était donc de jure un État indépendant. Cependant, en 1994, le Kremlin y a envoyé des chars sous le slogan de la «  restauration de l’ordre constitutionnel  ». Les accords de Khassaviourt de 1996 mirent fin à la première guerre tchétchène, mais seulement trois ans plus tard, le successeur d’Eltsine les viola.

Sous Poutine, l’agression du Kremlin déborda les limites de la RSFSR. En 2008, il y eut l’invasion de la Géorgie et l’annexion effective de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Les relations contractuelles furent définitivement supplantées par la vieille logique impériale, selon laquelle le seul «  souverain  » des espaces post-soviétiques est la métropole moscovite, autour de laquelle gravitent des colonies soumises. Et ceux qui ne reconnaissent pas cette logique deviennent automatiquement des «  ennemis  » et des «  russophobes  » (un terme qui a remplacé les anciens «  antisoviétiques  »).

Mythes historiques au lieu de la réalité contemporaine

Le chef du Département d’État américain Marco Rubio a récemment à juste titre souligné : «  Par causes premières de la guerre, Poutine entend de longues plaintes historiques que nous avons entendues à maintes reprises. Ce n’est pas un argument nouveau, il en parle depuis longtemps, et c’est un argument sur l’avancée de l’Occident. Je ne veux pas en parler, c’est trop long. Nous ne nous concentrerons pas là-dessus.  »

En effet, au lieu du droit international moderne, Poutine s’appuie sur de vieux mythes impériaux, écrivant des articles comme «  Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens  ». Il est inconcevable d’imaginer que Friedrich Merz écrive soudain un article «  Sur l’unité historique des Allemands et des Autrichiens  » ou que Keir Starmer écrive «  Sur l’unité historique des Anglais et des Américains  », justifiant par ces textes la nécessité d’un retour à un empire unique.

L’évolution impériale de la Russie post-soviétique a une explication fondamentale. Dans un empire, il n’y a pas de libre alternance du pouvoir – le principe de succession s’applique, ou la constitution est simplement réécrite pour un dirigeant «  éternel  ». Et toute «  fédération  » ne devient qu’une formalité de papier – tous les territoires sont gouvernés par des représentants du Kremlin. Ainsi, ceux qui insistent sur le principe occidental d’élections démocratiques régulières à tous les niveaux apparaissent aux yeux du régime impérial comme des «  agents étrangers indésirables  », voire carrément comme des «  terroristes et extrémistes  ». Quant à l’État ukrainien, c’est un non-sens complet : depuis 1991, il y a eu six présidents, et aucun n’a été successeur, mais toujours opposant au précédent.

Signature des accords de Beloveja. Résidence gouvernementale Viskuli dans le parc national biélorusse «  Belovejskaïa Pouscha  », Biélorussie, 8 décembre 1991. Photo : Wikipedia / Archives RIA Novosti / U. Ivanov / CC-BY-SA 3.0

Au cours de la première décennie post-soviétique, la Russie a maintes fois confirmé sa reconnaissance de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Ce ne sont pas seulement les accords de Beloveja, mais aussi le mémorandum de Budapest de 1994, ainsi que le «  grand  » traité russo-ukrainien de 1997. Même la figure de Viktor Tchernomyrdine, ambassadeur de Russie en Ukraine de 2001 à 2009, témoignait d’une bonne entente voisine, bien qu’elle reflétât déjà la pression économique de Gazprom (les méthodes de pression économique d’un pays sur un autre étaient expressément interdites par les accords de Beloveja). Il est d’ailleurs remarquable que dans le décret de Poutine en 2001, Tchernomyrdine fut nommé ambassadeur «  en Ukraine  », alors que par la suite le Kremlin a lui-même commencé à employer et à exiger des médias obéissants l’usage de la préposition «  sur  ». En russe, pour les États continentaux, on utilise généralement «  en  », mais il y a une nuance. La formulation «  en Ukraine  » souligne la reconnaissance de son indépendance étatique, tandis que «  sur  » la rabaisse au niveau d’une «  province  » (comme sur le Kouban, sur l’Oural, etc.).

La prophétie de Zbigniew Brzeziński

L’une des principales «  causes premières  » de la guerre que Poutine avance est la volonté de l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN. Mais cela ressemble à une interdiction tout à fait dictatoriale et illégale pour un autre pays de mener sa propre politique souveraine et de décider dans quelles alliances il souhaite entrer ou non. Pourtant, par exemple, la Finlande, auparavant neutre, qui a rejoint l’OTAN après l’invasion russe à grande échelle en Ukraine et est géographiquement bien plus proche des capitales russes en termes de «  temps de vol  », n’a pas provoqué une telle panique au Kremlin. Il est probable que Zbigniew Brzeziński avait raison lorsqu’il affirmait que, sans contrôler l’Ukraine, la Russie perd son sentiment d’être un empire.

La cause immédiate du début de l’agression russe (d’abord la Crimée et le Donbass, puis l’invasion à grande échelle) fut la Révolution de la Dignité de Kiev en 2014, lorsque les citoyens ukrainiens ont défendu leur droit d’être un pays européen. Mais du point de vue du Kremlin, ces événements semblent être un «  coup d’État anticonstitutionnel  ». Poutine a en général très peur des révolutions civiles. Il est même étonnant qu’en août 1991 à Saint-Pétersbourg il ait soutenu le démocrate Sobtchak, alors que selon sa vision actuelle du monde, ce dernier est un partisan incontestable du Comité d’urgence.

Marche du Kremlin à la Maison blanche. Moscou, avenue Kalinine, 19 août 1991. Photo : Wikipedia / Ivan Simochkin / CC BY-SA 3.0

L’élimination des causes premières de ce qui se passe pourrait commencer au niveau des républiques de la Fédération de Russie, si elles se souvenaient de leurs déclarations de souveraineté étatique de 1990 et se consacraient à leur propre développement au lieu de participer à la guerre impériale. Cette «  nouvelle souverainisation  » toucherait très probablement non seulement les républiques, mais aussi les oblasts et les kraïs.

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