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«Défendez-vous vous-mêmes». Au cinquième anniversaire de la guerre en Ukraine, la Russie a perdu sa profondeur stratégique

Les événements de mai 2026 ont révélé un changement significatif de l’équilibre des forces sur les fronts de la guerre russo-ukrainienne. En fait, la parité est désormais atteinte entre les deux camps. Pourtant, Vladimir Poutine ne considérait même pas l’Ukraine comme un adversaire sérieux au début de l’invasion totale en 2022.

Lors du défilé militaire sur la Place Rouge, le 9 mai 2026. Photo : kremlin.ru

La Russie continue de bombarder férocement les villes ukrainiennes, mais aujourd’hui, Moscou elle-même devient la cible de frappes de représailles. En mai, des drones ukrainiens ont touché plusieurs cibles militaires et énergétiques dans la capitale russe, bien que cette ville soit traditionnellement, depuis l’époque soviétique, la mieux protégée par les systèmes de défense antiaérienne.

Le traditionnel défilé du 9 mai, devenu l’événement symbolique principal dans la Russie de Poutine, s’est tenu en 2026 dans un format réduit, sans matériel militaire. Les autorités ont expliqué cela par «  la situation opérationnelle  », ce qui trahissait clairement la crainte de voir arriver des drones ukrainiens. Selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, la Russie en est arrivée au point de ne pouvoir organiser un défilé que si l’Ukraine le permet — il a même officiellement signé une «  autorisation  » ironique pour cet événement.

Selon les calculs des analystes de Bloomberg, environ un quart du territoire russe, où vivent 70 % de la population, se trouve désormais à portée des drones ukrainiens. Cela inclut de grands centres de l’industrie militaire et lourde comme Ekaterinbourg, Tcheliabinsk et Perm, situés à plus de 1 500 kilomètres de l’Ukraine et auparavant considérés comme un arrière lointain. Mais à l’ère des drones longue portée, la notion même d’arrière disparaît.

Défilé de la Victoire sur la Place Rouge, 9 mai 2026. Photo : kremlin.ru

La Russie perd sa profondeur stratégique, qui l’a sauvée lors des guerres d’époques précédentes (la profondeur stratégique, en stratégie militaire, désigne les avantages d’un vaste territoire et l’éloignement des infrastructures clés des frontières ennemies – Most.Media). Ni Napoléon, ni Hitler ne pouvaient espérer atteindre l’Oural, mais aujourd’hui, les villes et usines de l’Oural deviennent des cibles parfaitement accessibles. Il est remarquable que ce résultat soit la conséquence directe de la guerre agressive déclenchée par la Russie elle-même.

Aujourd’hui, le raffinage du pétrole dans la Russie centrale est quasiment à l’arrêt à cause des attaques de drones ukrainiens. Parmi les grandes raffineries de la partie européenne du pays touchées par ces attaques figurent celles de Kirishi, Moscou, Nijni Novgorod, Riazan et Iaroslavl. Ensemble, elles produisaient plus de 30 % de toute l’essence pour voitures en Russie et environ 25 % du diesel, selon les calculs de Reuters.

Mais le Kremlin n’accorde pas suffisamment d’attention à la défense contre ces attaques, laissant cette responsabilité aux entreprises et aux régions elles-mêmes.

Même en Sibérie on se prépare aux frappes de drones ukrainiens. Des systèmes de protection antidrones sont installés dans des entreprises de Tioumen à Vladivostok et Sakhaline. Là encore, c’est la responsabilité des autorités locales et des entreprises locales.

Ces problèmes et inquiétudes internes préoccupent peu Poutine. Son obsession est désormais la prise totale de la région de Donetsk dans ses frontières administratives. Le Kremlin en fait depuis longtemps la condition principale de toute négociation de paix. Mais l’Ukraine ne peut accepter cela : un retrait complet des forces armées ukrainiennes de la région signifierait la perte de la zone fortifiée de Sloviansk et Kramatorsk, ouvrant ainsi la voie directe à Kiev pour les troupes russes.

C’est pourquoi la Russie continue ses assauts inutiles et meurtriers sur les villages de Donetsk, subissant des pertes colossales qui dépassent déjà le million de soldats. L’Ukraine, quant à elle, a réussi à construire un véritable «  mur de drones  » frappant les unités russes avant même qu’elles n’atteignent la ligne de front.

Il est intéressant ici de rappeler la doctrine du maréchal soviétique Nikolaï Ogarkov, selon laquelle les vainqueurs des guerres futures ne seront pas ceux misant sur des offensives terrestres massives, mais ceux capables de porter des frappes de haute précision sur les infrastructures stratégiques à l’arrière de l’ennemi. Le paradoxe est qu’aujourd’hui, ce n’est pas la Russie mais bien l’Ukraine qui applique le mieux ces idées, étant devenue l’un des leaders mondiaux dans la production de drones longue portée. D’ailleurs, Ogarkov s’était opposé à l’époque à l’invasion soviétique de l’Afghanistan, ce qui lui a coûté son poste de chef d’état-major.

La perte par la Russie de sa «  profondeur stratégique  » n’a pas qu’une signification militaire. Ce processus perturbe les liens économiques et logistiques entre les régions, qui sont le fondement de l’unité de tout pays. Déjà en 2024, le chef du Tatarstan, Rustam Minnikhanov, a appelé chaque entreprise de la république à «  se défendre elle-même  ». Mais si l’État transfère de fait la responsabilité de la défense aux régions, cela les amènera inévitablement à tirer des conclusions politiques en faveur d’une plus grande autonomie. Ainsi, la tentative impériale de conquérir un autre pays pourrait bien se retourner contre la Russie elle-même et mener à sa désintégration.

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