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Qui défendra Narva ? Quelques hypothèses sur une possible évolution des événements en cas d’agression russe contre l’UE

Suite de la guerre hybride, invasion directe ou coup de semonce : nous examinons les trois scénarios les plus réalistes.
Les menaces venues de Moscou à l’encontre des pays occidentaux et, en particulier, du bloc de l’OTAN ont commencé dès les premiers jours qui ont suivi l’invasion russe de l’Ukraine et n’ont jamais cessé. Tant le président Poutine que les ministres ou députés les plus bellicistes, sans oublier les propagandistes à leur service, n’ont cessé de rappeler publiquement la puissance destructrice des missiles russes, leur temps de vol vers les capitales européennes, tout en n’oubliant pas de s’étendre d’un air grave sur les conséquences d’une utilisation de l’arme nucléaire, comme s’il ne s’agissait que d’un coup possible parmi d’autres. Bien entendu, ces déclarations ont toujours été comprises en Occident comme un instrument de chantage visant à affaiblir le soutien à l’Ukraine en guerre et à semer la discorde dans les rangs de ses alliés.
Dans le même temps, le simple fait d’une agression russe ouverte contre un État voisin faisait passer la discussion sur une éventuelle attaque de la Russie contre un autre État voisin du domaine de l’hypothèse à celui du tout à fait plausible. Il est évident que les pays baltes, en raison de leur position géographique et de leur destin historique, apparaissaient comme la cible la plus probable. Ils avaient toutefois eu la prudence d’adhérer à l’OTAN, à la différence de l’Ukraine, — et la question principale était de savoir dans quelle mesure les alliés de l’OTAN seraient prêts à leur venir rapidement et efficacement en aide.
Au cours des plus de quatre dernières années sur la ligne de front en Ukraine, bien des choses ont changé. La guerre des tranchées s’est transformée en guerre des drones, les comparaisons avec la Première Guerre mondiale sont tombées dans l’oubli, et l’affrontement des deux armées se déroule, dans une large mesure, dans le domaine des solutions technologiques, où les positions de l’Ukraine apparaissent aujourd’hui au moins aussi solides. Toutes ces circonstances permettent de porter un regard nouveau sur les menaces russes à l’encontre de l’OTAN, en particulier des pays baltes, afin d’évaluer leur capacité de résistance et la réaction probable des alliés de l’OTAN si Moscou décidait de passer des paroles aux actes.
Ci-dessous, nous tenterons d’examiner certains scénarios possibles, mais il faut d’abord poser deux hypothèses importantes.
La première hypothèse concerne la position des États-Unis. On sait que les administrations américaines précédentes avaient progressivement réduit leur attention à l’Europe au profit du complexe des relations avec la Chine et des affaires du Moyen-Orient. Mais l’apport du président Trump à ce basculement n’a rien de comparable. Il rudoie sans cesse les alliés européens et n’est jamais satisfait d’eux. Il est évident que le flot ininterrompu des déclarations de Trump n’est pas toujours porteur de sens, et la sortie des États-Unis de l’OTAN paraît, pour de nombreuses raisons, problématique et peu probable. Néanmoins, les contradictions au sein de l’Alliance s’aggravent objectivement, ce qui n’est guère de nature à rassurer les habitants de Tallinn ou de Riga.
À partir de ce qui précède, on peut supposer que
en cas d’agression russe dans l’est de l’Europe contre l’un des pays de l’OTAN, les États-Unis éviteront par tous les moyens l’engagement de soldats américains dans les combats et tenteront de rejeter toute la responsabilité sur les Européens. Ils fourniront en revanche une aide en matière de communications, de renseignement et de logistique, — à peu près comme ils le font en Ukraine et, peut-être, encore davantage.
Washington adressera à Moscou un avertissement diplomatique sérieux concernant les conséquences d’une frappe contre les bases américaines en Europe et de la mort de citoyens américains. Pour le reste, les Européens devront compter sur eux-mêmes.
La deuxième hypothèse repose sur l’idée que l’Ukraine tiendra bon et que les plans de Poutine visant à la soumettre n’aboutiront pas. Les troupes russes n’atteindront pas les frontières de la Pologne et de la Roumanie. Il est difficile de dire comment, à Moscou, on peut articuler la volonté de tester la résistance des pays baltes avec la situation sur le front ukrainien : au Kremlin, considère-t-on qu’un cessez-le-feu avec Kyiv est nécessaire pour lancer une nouvelle campagne, ou bien part-on au contraire du principe que plus on sèmera le chaos en Occident, mieux ce sera. Quoi qu’il en soit, dans l’examen des scénarios, l’existence d’une Ukraine indépendante, avec son expérience d’une guerre de plusieurs années utilisant les technologies les plus récentes, constitue un élément essentiel des données de départ.
Il est évident que la réaction des pays de l’OTAN à une nouvelle agression russe hypothétique sur l’axe baltique dépendra de la forme sous laquelle Moscou mènera cette agression. La motivation du Kremlin n’a pas d’importance ici — la raison pour laquelle la décision d’attaquer serait prise n’est pas si cruciale. On peut distinguer trois principales formes d’action probables : la guerre hybride, l’invasion directe et la frappe d’intimidation.
Guerre hybride
En réalité, elle est déjà en cours depuis longtemps, et divers épisodes récents, de l’afflux de migrants en provenance de Russie ou de Biélorussie à la découverte de câbles sectionnés en mer Baltique, étaient aisément lisibles comme le plan du Kremlin visant à déstabiliser l’Europe par des opérations de sabotage peu coûteuses. Les cyberattaques représentaient une menace distincte et très sérieuse. Dans plusieurs cas, la main de Moscou ne faisait aucun doute ; dans d’autres, sa trace n’était que devinée, — mais il n’y a jamais eu de réponses spectaculaires de la part des États touchés, et encore moins de réaction collective de l’OTAN. Cela n’a rien d’étonnant : les guerres hybrides relèvent, dans une large mesure, des services de renseignement, qui aiment organiser des réponses asymétriques par procuration et racontent rarement publiquement leurs activités. On peut supposer, par exemple, que l’attaque de drones ukrainiens contre la flotte de la Baltique à Kronstadt, qui ne figure pas parmi les cibles prioritaires de Kyiv, a pu être un service rendu à certains pays de l’OTAN. Mais tout cela relève bien entendu de la spéculation.
Moscou a-t-elle les moyens d’accroître l’intensité et la portée de ses piqûres de rappel dans le cadre de la guerre hybride ? Dans une certaine mesure, sans doute. Des drones non identifiés peuvent troubler plus souvent l’espace des pays voisins, et les cyberattaques peuvent devenir plus fréquentes et plus visibles. Néanmoins, à ce niveau, il n’y a aucune nécessité d’alarmer l’OTAN, et c’est précisément ce calme que nous observons ces dernières années. Les provocations russes suscitent une réponse sous forme de note de protestation, et nous ne savons rien de fiable sur d’autres réactions.
En même temps, il existe une direction de la guerre hybride que Moscou n’a pas encore pleinement exploitée, bien qu’elle y fasse allusion par une loi sur la protection des citoyens russes contre les poursuites à l’étranger et par des revendications à l’égard des pays baltes au sujet du statut des populations russophones.
Il s’agit de tenter de créer à Narva ou à Daugavpils des entités rebelles autoproclamées, sur le modèle de Donetsk et de Louhansk. La probabilité d’un tel choix pour le Kremlin paraît faible.
Les habitants des territoires proches de la frontière russe, quelle que soit leur sympathie réelle ou supposée pour Moscou, ne perçoivent guère l’expérience du séparatisme du Donbass comme un modèle attrayant. Quelles que soient leurs rancœurs à l’égard des persécutions de leurs gouvernements, réelles ou imaginaires, ils comprennent qu’ils perdront davantage qu’ils ne gagneront dans l’aventure de la rébellion.
Le Kremlin ne peut sans doute compter que sur des éléments totalement marginaux, mais les gouvernements estonien et letton devraient probablement pouvoir s’en charger eux-mêmes par des moyens policiers.
Ainsi, l’option de la guerre hybride ne disparaît pas de l’agenda, mais elle reste un domaine périphérique d’action des services spéciaux et ne nécessite pas de réaction de l’OTAN. Il est évident qu’il n’y aura pas de frappes de missiles contre Moscou en réponse à un drone ayant atterri quelque part. Dans le cadre de la seule guerre hybride, il ne sera pas nécessaire de se battre pour Narva.
Invasion directe
Une attaque de la Russie contre un ou plusieurs pays baltes peut être imaginée comme :
a) une attaque massive de drones et/ou de missiles contre certaines cibles militaires que Moscou déclarera, pour une raison ou une autre, légitimes ;
b) le franchissement de la frontière à l’aide de chars et d’artillerie afin d’occuper le plus de territoire possible ;
c) une combinaison de ces actions.
Cependant, ces plans, s’ils existent, peuvent se heurter à plusieurs obstacles.
Premièrement, les pays baltes ne restent pas les bras croisés, et construisent des fortifications à la frontière, mènent des exercices avec la participation de l’Ukraine et des alliés de l’OTAN et étudient avec attention l’expérience ukrainienne. On peut supposer que les forces russes ne feront pas une promenade de santé.
Deuxièmement, Moscou peut difficilement compter sur l’effet de surprise. Tous les services de renseignement des pays de l’OTAN suivent de près ses actions, et la concentration de forces près des frontières occidentales ne passera pas inaperçue. Cela entraînera à la fois des préparatifs de riposte et des avertissements par des canaux discrets, contenant de solides arguments en faveur d’un renoncement à l’attaque. Bien entendu, sans vérification concrète, personne ne connaît la valeur exacte de ces paroles, mais il serait erroné de croire qu’elles ne signifient absolument rien.
Troisièmement, des unités militaires de l’OTAN sont déjà présentes dans les pays baltes, certes en nombre limité. L’exemple le plus parlant est celui du déploiement en Lituanie d’une brigade allemande pouvant compter jusqu’à 5 000 hommes, qui doit bientôt s’achever. Il s’agit d’une unité de combat entièrement autonome, capable de combattre seule, qui, selon les règlements en vigueur, se trouve là pour repousser une agression dans le cadre des obligations d’alliance de l’OTAN et de l’UE.
On peut, bien sûr, se montrer sceptique à l’égard de la mission lituanienne de la brigade allemande et penser que ses soldats se rendront dès les premiers coups de feu des soldats russes. En réalité, une brigade équipée de tout le nécessaire est tenue d’entrer en combat en cas d’attaque ennemie, et le commandement militaire allemand et celui de l’OTAN planifient précisément son déploiement en Lituanie dans cet esprit.
Mais ce n’est pas tout. Dans les pays baltes, par rotation, sont déployées de petites unités de pays de l’OTAN (y compris, d’ailleurs, des unités américaines), qui accordent une attention particulière à la patrouille de l’espace aérien et qui, après 2014, devaient, selon le projet, dissuader les intentions agressives de la Russie, en faisant en quelque sorte office de « bouclier humain ». Du point de vue de la confrontation militaire, on peut difficilement parler d’une importance majeure de ces forces. En revanche, en cas de mort de soldats américains, britanniques, français (ou de soldats d’autres pays de l’OTAN) à la suite de bombardements russes, même s’il s’agissait d’un accident, l’opinion publique européenne passerait sans doute de la retenue actuelle et du désir d’éviter la guerre à tout prix à l’exigence de ne pas céder à l’agresseur.
Même avec la position ambiguë des États-Unis, l’OTAN dispose de plusieurs options de réponse forte, tout en restant dans le cadre d’actions conventionnelles et sans provoquer d’escalade.
Premièrement, il s’agit de l’utilisation de l’aviation des principaux pays européens de l’OTAN, capables de neutraliser la défense antiaérienne russe et d’infliger des dégâts substantiels tant à la logistique de première ligne qu’aux terminaux pétroliers près de Saint-Pétersbourg, sans exclure d’autres cibles. L’exemple de l’Iran montre que l’aviation moderne fonctionne toujours très bien, et que l’effet de ses actions dépasse les résultats des attaques de drones les plus massives.
Deuxièmement, l’enclave russe de Kaliningrad est extrêmement vulnérable sur le plan militaire, et une tentative d’occupation de Narva pourrait entraîner, en réponse asymétrique, une invasion de la région de Kaliningrad par les forces de l’OTAN depuis la Pologne et la Lituanie. Le Kremlin a sans doute déjà été informé, au cas où, d’un tel scénario.
Troisièmement, l’expérience de l’Ukraine sera également utilisée en matière de création d’une kill zone sur la ligne de front et de destruction par drones de la logistique proche.
Jusqu’où les pays européens auront-ils la détermination et la volonté politique d’entrer en confrontation avec la Russie ? On peut supposer que l’argument principal « pour ou contre » sera la solidarité des dirigeants de l’UE.
Une chose est que des avions, par exemple de la seule Suède, se lèvent pour défendre les pays baltes (ce qui permettrait au Kremlin de désigner la Suède comme unique ennemi principal), — et tout autre chose qu’une opération commune de l’aviation de combat des cinq principaux pays européens de l’OTAN ait lieu.
Si la mort possible de soldats allemands déclenche à Paris et à Londres les mêmes réactions qu’à Berlin, alors les forces de la « coalition des volontaires » au sein de l’OTAN seront engagées sans l’accord des États-Unis ni l’avis du Portugal. Il ne faut pas non plus oublier l’Ukraine : sous une forme ou une autre, en rouvrant à nouveau un « deuxième front » dans le Donbass ou en déléguant dans les pays baltes ses spécialistes de la « guerre des drones », Kyiv ne restera pas à l’écart du conflit. S’il existe encore, au Kremlin, des partisans d’une approche rationnelle de la politique, ils doivent comprendre que « Tallinn en trois jours » est encore moins réalisable que Kyiv il y a quatre ans et demi.
Frappe d’intimidation
Il peut s’agir soit de l’emploi d’une arme nucléaire tactique (très probablement en Ukraine), soit d’une frappe conventionnelle massive de missiles, mais contre des cibles en Europe qui, d’emblée, ne pourraient rester sans réponse. Cela signifierait que toutes les anciennes règles de dissuasion ne fonctionnent plus, et que la Russie a consciemment choisi l’escalade maximale, en ignorant les avertissements non seulement des pays de l’OTAN, mais aussi de la Chine, de l’Inde et de l’ensemble du Sud global. De telles actions ne susciteront de compréhension chez personne dans le monde, à l’exception peut-être de la Corée du Nord. Cette fois, la Russie se retrouvera dans un isolement total et réel.
Une escalade d’un tel niveau n’a pas de précédent dans l’histoire, et il est impossible de prévoir l’évolution des événements. Néanmoins, deux hypothèses semblent raisonnables.
Premièrement, la Russie ne parviendra pas à gagner toute la partie d’un seul coup et à effrayer l’Occident au point de le paralyser et de le faire accepter une capitulation aux conditions de Moscou. Les principaux pays de l’OTAN savent très bien et se souviennent qu’ils disposent encore de moyens de riposte très impressionnants à tous les niveaux.
Deuxièmement, en relevant le défi, l’OTAN s’efforcera d’éviter une guerre nucléaire à grande échelle et de respecter la proportionnalité des réponses. Dans le même temps, tous les moyens de pression seront employés contre le Kremlin, y compris l’élimination physique de ses éléments les plus bellicistes, dans le but d’empêcher la réalisation du pire scénario.
Il faut toutefois reconnaître que le sort d’une Estonie ou d’une Lettonie prise isolément, si jamais elle se retrouvait au cœur des événements, pourrait s’avérer funeste.

