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Il faudrait que je m’entende avec vous de mon vivant. Perspectives de la crise politique en France

Le nouveau Premier ministre du pays, nommé par le président Emmanuel Macron, s'est soudainement avéré être la même personne qui avait démissionné de ce même poste trois jours avant sa nomination.

Extrait vidéo : RFI / YouTube

L'ancien ministre de la Défense Sébastien Lecornu, l'une des personnes les plus fiables et proches de Macron, a passé près d'un mois depuis la démission du précédent gouvernement de François Bayrou à consulter les dirigeants des différentes forces politiques à l'Assemblée nationale. Il semblait avoir réussi à s'entendre sur la composition du nouveau cabinet ministériel, mais à la dernière minute, les accords ont échoué, et le 6 octobre, un Lecornu désespéré s'est rendu au palais de l'Élysée pour renoncer à cette mission sans espoir.

Mais la conversation avec Macron s'est déroulée de telle manière que le président a demandé à son allié de poursuivre les consultations avec les représentants des principales forces politiques, — et Lecornu est redevenu Premier ministre, annonçant la nouvelle composition du gouvernement. Cependant, son sort restait une fois de plus en suspens, car le cabinet ministériel ne pouvait pas s'appuyer sur une majorité de voix à l'Assemblée nationale. Le matin du 16 octobre, 271 députés ont voté contre la motion de censure alors que 289 étaient nécessaires, et le gouvernement a tenu littéralement à la dernière limite.

La composition actuelle du parlement est née à la suite des élections anticipées annoncées par le président Macron le soir du 9 juin 2024, juste après la publication des résultats des élections européennes, où le parti RN de Marine Le Pen a remporté une victoire écrasante. L'équilibre des forces issu des élections s'est révélé très inhabituel pour la vie politique française, avec aucune majorité absolue de 289 sièges à l'Assemblée nationale, mais trois pôles à peu près équivalents en représentation. Il s'agit du bloc des forces de gauche NFP, du bloc centriste de la coalition présidentielle et du parti Rassemblement National (RN) de Marine Le Pen avec ses alliés. Si l'on considère que chacun des deux premiers blocs comprend plusieurs partis, chacun avec ses propres intérêts et relations avec les électeurs, ainsi que des ambitions distinctes des dirigeants, le tableau qui se dessine est très hétérogène, peu propice à la recherche d'un compromis.

Tant le bloc de gauche NFP que le RN avec ses alliés de droite ont construit leur campagne électorale sur un rejet total du «  macronisme  », c’est-à-dire de la politique du président Macron au cours des sept à huit dernières années. Cette tactique ne peut pas être considérée comme une trouvaille particulière, puisque la popularité du président n'a cessé de baisser depuis sa victoire en 2017 et oscille aujourd'hui entre 15 % et 20 %.

Il n'est donc pas surprenant que la composition de l'Assemblée nationale reflète les sentiments de la société, et environ 2/3 des députés demandaient une révision, notamment de la réforme des retraites, ce qui correspondait tout à fait aux souhaits de la majorité des Français. En raison de cette position intransigeante, un blocage politique est survenu : Macron nommait un Premier ministre issu de son entourage, mais l'opposition les faisait démissionner.

Après Michel Barnier et François Bayrou, Sébastien Lecornu est devenu le troisième chef de gouvernement en moins d'un an. Il a réussi à éviter la démission, mais les principales difficultés restent à venir.

L'histoire d'une présidence

Aujourd'hui, peu de gens se souviennent qu'Emmanuel Macron avait remporté une victoire écrasante en 2017 avec un projet de réformes rapides et efficaces. Pendant la campagne électorale, son livre intitulé «  Révolution  » a été publié, où le futur président promettait de rompre avec les mœurs politiques des anciens partis, d'attirer de nouvelles personnes issues de la société civile et de tracer la voie vers une France renouvelée, dynamique et moderne.

Les électeurs, fatigués des mêmes visages au pouvoir représentant les partis traditionnels, ont accordé leur confiance au jeune et énergique candidat, lui donnant leurs voix non seulement lors de l'élection présidentielle, mais aussi en soutenant son mouvement politique aux élections législatives, où les partisans de Macron disposaient désormais d'une majorité absolue. Ainsi, le nouveau président disposait de tous les outils nécessaires et d'un horizon de planification de cinq ans pour entreprendre les transformations révolutionnaires promises.

En effet, la première année de la présidence de Macron a été marquée par la mise en œuvre de plusieurs réformes, dont la réforme ferroviaire longtemps attendue. Il n'a pas manqué non plus de discours marquants avec des visions pour l'avenir de la France et de l'Europe. Mais dès la fin 2018, le pays tout entier a été secoué par les manifestations des «  gilets jaunes  ».

Le gouvernement a dû geler la réforme des retraites, qui était prévue mais suscitait un désaccord prévisible chez de nombreux Français. Macron a décidé de ne pas aggraver la situation, de retravailler certains aspects du projet et de gagner du temps.

Cependant, au début de 2020 est survenue une nouvelle crise, cette fois sanitaire, liée à l'épidémie de Covid. Une nouvelle situation d'urgence est apparue, et toutes les forces ont été mobilisées pour lutter contre cette nouvelle menace.

Ainsi, le premier mandat présidentiel de Macron est passé inaperçu : les élections suivantes étaient prévues pour le printemps 2022. Le scénario habituel d'une campagne présidentielle aurait été la défense par le président de son bilan à l'Élysée et la présentation de ses réalisations, tandis que ses adversaires mettraient en lumière ses défauts et manquements. Mais en février 2022, la Russie a envahi l'Ukraine, et Macron a délaissé les affaires intérieures pour se consacrer entièrement à la résolution de cette nouvelle crise.

Il a remporté l'élection présidentielle, en quelque sorte par inertie, sans véritable campagne électorale, battant à nouveau Marine Le Pen au second tour, bien que avec un avantage moindre. Mais les électeurs ont gardé une impression étrange : cinq ans se sont écoulés, le président a été extrêmement actif, combattant constamment les difficultés, mais il n'était pas très clair ce qui avait réellement été accompli. Et, en guise d'avertissement, les citoyens n'ont pas donné au président une majorité absolue à l'Assemblée nationale, où les députés de l'opposition diversifiée pouvaient désormais jouer un rôle plus important.

Macron aurait probablement dû interpréter cette situation comme un signal d'alarme, indiquant que les Français ne comprenaient ni ses intentions ni ses actions. Peut-être aurait-il dû ajuster son style de gouvernance, créer une coalition au parlement basée sur un projet de réformes pour les cinq années à venir. Mais il a préféré agir comme s'il disposait encore de la même confiance qu'en 2017.

Cette fois, la réforme des retraites a rencontré une forte opposition tant au parlement que dans la société, et a été adoptée par une loi spéciale sans vote, ce qui a laissé chez les Français un sentiment d'injustice et renforcé la position de l'opposition. La décision d'organiser des élections anticipées à l'Assemblée nationale en juin 2024 a probablement été prise par Macron dans un élan émotionnel, mais il en a résulté une perte de majorité relative, une composition de députés encore plus hostile et la perte des derniers restes de popularité dans la société. Contrairement aux attentes, le jeune président qui suscitait tant d'espoirs est devenu un exemple classique du «  canard boiteux  », traînant péniblement jusqu'à la fin de son mandat.

Les difficultés du compromis

Les pouvoirs constitutionnels du président de la Cinquième République sont si étendus qu'ils lui permettaient de conserver une influence même dans une situation aussi complexe, notamment en gardant le droit de nommer le Premier ministre à sa discrétion. Néanmoins, Macron n'avait pas beaucoup de bonnes options restantes. Il ne voulait pas confier le gouvernement à l'opposition radicale de droite ou de gauche ; cependant, même s'il l'avait fait, ce gouvernement n'aurait pas pu obtenir le soutien de la majorité des députés à l'Assemblée nationale. Il aurait pu dissoudre à nouveau le parlement et convoquer des élections anticipées, — mais, selon les sondages, la nouvelle composition aurait été encore plus problématique.

En réalité, la seule option pour Macron restait de passer en revue les candidats au poste de Premier ministre issus de son entourage dans l'espoir que l'un d'eux puisse éviter une motion de censure à l'Assemblée nationale, au moins temporairement, en convainquant une partie de l'opposition de faire un compromis en échange de certaines concessions.

Pourquoi Sébastien Lecornu a-t-il réussi ce que ses prédécesseurs n'ont pas pu faire ?

On peut identifier deux raisons principales. Premièrement, les sondages prédisaient un échec aux élections anticipées non seulement pour les partis du bloc présidentiel, mais pour tous les représentants de l'opposition modérée, — et les forces radicales auraient été les gagnantes. Dans cette situation, de nombreux critiques intransigeants du «  macronisme  » issus des partis traditionnels, socialistes ou républicains, comprenaient bien le prix de leur intransigeance. Leur choix était à peu près le suivant : accepter un accord partiel avec le camp présidentiel, en mettant temporairement de côté leurs dénonciations implacables du «  macronisme  », — ou se présenter devant les électeurs après la dissolution de l'Assemblée nationale, avec le risque de perdre un certain nombre de mandats parlementaires. Il s'est avéré que la première option était préférable.

Deuxièmement, la situation économique difficile de la France, avec un déficit budgétaire de 5,8 % et une dette publique à hauteur de 113 % du PIB à la fin de 2024, ne laissait pas beaucoup de marge de manœuvre politique. La question principale aujourd'hui concerne les recettes et dépenses pour 2026, dont l'équilibre impliquerait des mesures pour corriger la situation actuelle. Mais pour élaborer le budget, il faut un gouvernement pour le préparer et un parlement pour l'approuver. Ainsi, tous les scénarios d'élections anticipées ou de nouvelle nomination au poste de Premier ministre auraient aggravé la crise, retardant l'adoption du budget indéfiniment. Finalement, le sens des responsabilités des députés devait aussi se manifester un jour, et certains d'entre eux, à contrecoeur, ont accepté de chercher un compromis avec le «  macronisme  » qu'ils détestent.

Il reste à comprendre quelles sont les chances de Sébastien Lecornu de faire adopter le budget à l'Assemblée nationale dans les deux mois et quelques qui restent, et à quel prix.

Le prix de l'accord

Sébastien Lecornu a réussi à s'entendre avec les socialistes, divisant le bloc de gauche NFP, dont les représentants les plus radicaux n'ont pas renoncé à la position habituelle du «  tout ou rien  », — et c'est précisément cet accord qui a permis d'éviter la motion de censure au parlement. Le discours du Premier ministre permet d'établir une liste des concessions auxquelles il a dû consentir.

Premièrement, la réforme des retraites est gelée, ce qui est peut-être le point le plus douloureux du compromis. Pourtant, la réforme des retraites, bien qu'imparfaite et mal menée, restait la principale réussite de Macron, et y renoncer symbolise la reconnaissance d'un échec global de sa présidence. Et cela sans même évoquer l'état de l'équilibre entre les recettes et les dépenses de l'État, qui nécessite un durcissement de la politique budgétaire, et non une série de nouvelles concessions.

Deuxièmement, il est proclamé le renoncement à l'utilisation d'une loi spéciale permettant d'éviter le vote du budget à l'Assemblée nationale, ce qui complique la tâche du gouvernement.

Troisièmement, l'objectif de déficit budgétaire pour 2026 est fixé à 5 %, contrairement aux plans de François Bayrou, le prédécesseur malheureux de Lecornu, qui prévoyait d'atteindre 4,6 %. En conséquence, les économies prévues par Bayrou s'élevaient à 44 milliards d'euros, tandis que Lecornu se contente de 31 milliards d'euros en 2026. Tout cela est très éloigné de la norme européenne de 3 %. La France continue à dépenser plus qu'elle ne gagne, sans se presser pour corriger la situation.

Le véritable test de ce compromis sera lors de la discussion du budget. Les députés de tous les partis chercheront à éviter les mesures d'austérité nécessaires, mais qui ne rencontrent pas la pleine compréhension des électeurs. Quand ces mesures sont sérieusement évoquées, la règle «  que quelqu'un d'autre paie, mais pas moi  » entre en jeu.

Le diable du monde financier est encore plus enclin à se cacher dans les détails que d'autres formes de forces obscures. Tous les députés modérés, des socialistes aux républicains, qui aujourd'hui ont empêché la motion de censure, pourraient demain se souvenir de leur critique du «  macronisme  ». Les élections présidentielles de 2027 approchent, où sera joué le principal prix politique de la Cinquième République, et dans le débat sur le budget, tous les chefs de partis ne pourront pas ignorer cette réalité. Il est fort probable que la crise politique aiguë en France ne soit qu'endormie pour un temps et qu'elle éclatera bientôt avec une nouvelle intensité.

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