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Lénine insupportable

La semaine dernière, peu de gens se sont souvenus de l’anniversaire de Vladimir Oulianov (Lénine). Parmi ceux qui ont marqué la date, il y a la bibliothèque Tourgueniev à Paris : le 22 avril, elle a solennellement sorti de ses rayons l’intégrale en 55 volumes des œuvres du leader de la révolution russe. Depuis 30 ans, aucun lecteur de la Tourgueniev n’a commandé les œuvres de Lénine – et les employés de la plus ancienne bibliothèque russe à l’étranger ont décidé de dire adieu avec humour au passé soviétique, pour faire place à de nouveaux livres. Des partisans parisiens de Lénine ont tenté de s’opposer à l’opération.
Le soir du 22 avril, la paisible rue Valence, où se trouve la Bibliothèque publique russe Tourgueniev, est inhabituellement animée. Devant l’entrée, sur le trottoir, un guitariste joue doucement entouré d’une centaine de spectateurs. De rares passants jettent un regard curieux à la présidente de la bibliothèque, Aglaïa Acheshova, habillée à la mode du début du XXe siècle :
– Chers visiteurs ! Par groupes organisés, sous la conduite de nos employés attentifs, vous montez à la bibliothèque et tirez un numéro de loterie. C’est le numéro de votre volume de Lénine, – annonce-t-elle les règles de l’opération. – Avec ce numéro, vous entrez dans la salle pour voir l’installation composée de l’intégrale de ses œuvres. À cette étape, nous prenons soin de votre corps et de votre esprit, car il faudra patienter pour que tout le monde puisse voir l’installation. En attendant, je vous propose de vous rappeler les titres et les citations des œuvres de Lénine – vous serez sûrement surpris de voir à quel point elles font partie de notre culture.
– La garde est fatiguée ! – lance joyeusement quelqu’un dans le public.
– Lénine a vécu, Lénine vit, Lénine vivra ! – ajoute quelqu’un d’autre, mais ce n’est pas une citation de Lénine non plus.
– « La maladie infantile du gauchisme ! » – je ne peux m’empêcher de lancer.
– « Matérialisme et empiriocriticisme » ! – enchaîne-t-on à côté.
– Pourquoi pensez-vous que Lénine n’est plus d’actualité aujourd’hui ? – demande-t-on dans la foule.
– Bien sûr qu’il est d’actualité, et accessible en ligne ou hors ligne à Paris, dans les bibliothèques publiques. À vingt minutes d’ici se trouve la bibliothèque universitaire BULAC, vous pouvez vous y inscrire avec seulement un passeport, sans aucune autre condition – et lire Lénine là-bas de 10h à 22h tous les jours sauf le dimanche, – répond la présidente de la Tourgueniev. – Simplement, chez nous, depuis 30 ans, personne n’a commandé un seul volume de ses œuvres complètes. Et cela occupe trois mètres linéaires. Nos capacités de stockage sont limitées, c’est pourquoi nous voulons faire de la place pour de nouveaux livres, qui seront demandés par les lecteurs.
Au fond de la foule, un grand homme aux longs cheveux et aux yeux cernés lève la main comme à l’école pour demander la parole. C’est Denis Denissov, doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris. La veille, il a lancé un vif débat sur la liste de diffusion des slavistes français, protestant contre l’intention de la bibliothèque Tourgueniev de distribuer à tous ceux qui le souhaitent les volumes invendus de Lénine. Selon lui, l’intégrale en 55 volumes, acquise à l’époque soviétique, doit être conservée dans son intégralité – comme une collection unique et un objet de mémoire historique.
« Par cette lettre, je proteste et j’appelle tous ceux qui soutiennent ma demande à venir le 22. Il ne s’agit en aucun cas de saboter le programme prévu ni de discréditer l’événement. C’est une dernière tentative d’utiliser des arguments rationnels contre la destruction programmée […]. Et dans le pire des cas, il sera peut-être possible de récupérer la majeure partie des volumes, par exemple en les rachetant lors de l’événement », – écrivait Denissov à 4 heures du matin le jour de « l’Evacuation de Lénine ».
Il est venu à l’événement avec un sac à dos de randonnée, un chariot et un ami français. Pierre Millet – également doctorant à l’EHESS – propose au public un jeu autour des similitudes et différences entre les œuvres de Lénine et de Tourgueniev. Denissov traduit son intervention en russe et adresse à Acheshova les mêmes questions que dans la liste :
– Quelle est l’histoire de l’intégrale de Lénine à la Tourgueniev ? Qui l’a commandée et quels volumes ont suscité le plus d’intérêt parmi les lecteurs ?
Aglaïa explique que les employés actuels de la bibliothèque n’ont pas pu reconstituer l’histoire de l’achat de l’intégrale – on peut seulement supposer que la Tourgueniev, fondée et maintenue par des émigrés politiques russes, s’intéressait à l’étude de l’héritage de Lénine en tant que principal adversaire idéologique. Dans certains volumes de cette collection, on trouve même des notes au crayon laissées par des lecteurs. Mais elles datent manifestement d’avant les trente dernières années – depuis le début des années 1990, ces livres n’ont jamais été empruntés.
– Et vous, Denis, pourquoi n’êtes-vous jamais venu lire Lénine chez nous toutes ces années ? – demande la présidente de la Tourgueniev.
– J’étais trop occupé à travailler sur ma thèse sur les événements qui se sont déroulés dans ma ville natale de Sébastopol ! – rétorque Denissov (le thème de sa thèse, soutenue cet hiver : « L’intervention française et les ouvriers de Sébastopol. Novembre 1918 – mai 1919 »). Il promet d’apporter « quelques arguments contre la forme que prend l’évacuation de l’intégrale » et de convaincre tous les participants de lui remettre les volumes de Lénine.
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Pendant que le musicien Jenia Koukovérov improvise des variations ambient, dans lesquelles on reconnaît parfois le thème de la marche funèbre de Chopin, le sociologue Alexandre Bikbov, en sweat-shirt rayé jaune et bleu, dirige la « file d’attente pour le mausolée ». En effet, dans une des salles de la bibliothèque, les employés de la Tourgueniev ont construit, avec l’intégrale des œuvres de Lénine, une maquette de son mausolée sur la place Rouge (symbolisée par un éclairage rouge dans la salle). À l’intérieur de l’installation repose un faux champignon, et devant, des piles de vin rouge recouvertes de morceaux de pain noir et de petits champignons marinés. L’ensemble fait référence à la célèbre mystification télévisuelle de Sergueï Kouriokhine « Lénine – champignon ».
Alors que le public, après avoir vu l’installation, retourne sur le trottoir, Pierre Millet tente en vain d’attirer son attention. Montant sur la scène improvisée, il lit avec énergie, en français académique, une conférence sur les similitudes et différences entre Tourgueniev et Lénine – c’est apparemment le jeu promis. Les gens perdent vite intérêt et se dispersent en petits groupes. Le petit Français cache difficilement sa déception – mais continue tout de même à parler.
Mais voilà qu’Alexandre Bikbov passe la tête par la fenêtre de la bibliothèque et, parodiant les présentateurs soviétiques, lit à haute voix la décision de retirer l’intégrale de Lénine, avec des allusions évidentes à l’actualité (« Ancien habitant de Paris, lecteur de la bibliothèque Tourgueniev, figure publique, qui avant de partir en Russie… a vidé son téléphone, pardon, a laissé ses archives personnelles à la Tourgueniev »).
La Bibliothèque publique russe de Paris a été ouverte en 1875 par le révolutionnaire russe German Lopatine avec le soutien financier de l’écrivain Ivan Tourgueniev, et après sa mort en 1883, elle a pris son nom. Parmi les émigrés politiques inscrits à la Tourgueniev, il y avait aussi Lénine, qui a vécu à Paris de 1908 à 1912. Mais sa carte de lecteur et d’autres fonds, à la suite des péripéties historiques, se sont retrouvés à Moscou. Les locaux d’où l’on sort solennellement Lénine aujourd’hui n’abritent la bibliothèque Tourgueniev que depuis 1961. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les occupants allemands ont emporté toute la collection de la Tourgueniev en Pologne, d’où elle a été transférée après la guerre en Union soviétique.
Il y a donc effectivement de nombreux croisements entre Lénine et Tourgueniev.
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La dernière étape de l’opération : donner Lénine à de bonnes mains. Le sociologue Bikbov et la fille d’Acheshova, écolière, crient au hasard les numéros des volumes à inventorier et à radier. Les participants à la loterie retournent tour à tour à la bibliothèque, où Aglaïa raye leurs volumes du grand registre manuscrit. Une fois dehors, beaucoup commencent à deviner le contenu du volume de Lénine qu’ils ont reçu. Mon voisin cite joyeusement des passages de l’article « Comment nous sommes arrivés », où Lénine raconte son retour en Russie depuis la Suisse en fameux wagon plombé.
Nous sommes tous, manifestement, arrivés à destination. Mais dans une direction bien différente de celle de Lénine et de ses amis en avril 1917. Et il ne semble pas que nous ayons l’intention de revenir pour une révolution russe, socialiste ou autre. En revanche, ceux qui sont partis après le 24 février 2022 auront certainement de quoi écrire. Mais pas tout de suite – l’expérience est encore trop traumatisante, et pour beaucoup, elle n’est pas terminée.
Dans la loterie de la bibliothèque, j’ai tiré le 52e volume : lettres et télégrammes de novembre 1920 à juin 1921. Le doctorant Denissov, contrairement à ses promesses, ne tente même pas de convaincre chaque personne sortant du bâtiment avec un volume bleu à la main. Le lendemain, sur la liste des slavistes, il remerciera 13 personnes qui lui ont remis leurs volumes sortis de la Tourgueniev – ainsi que les économistes et philosophes qui ont refusé, ayant l’intention de lire eux-mêmes un volume précis de Lénine. « Je leur souhaite une bonne lecture ! Qu’ils expriment librement leurs idées en dialoguant avec les textes de Lénine », écrit Denissov.
J’ai déjà lu mon 52e volume. Lénine y apparaît comme un véritable génie du micromanagement et des intrigues en coulisses – c’est probablement à cela que ressembleraient aujourd’hui les messages piratés sur Whatsapp ou le mail d’un grand patron ou haut fonctionnaire. Ilitch s’intéresse à tout – de l’innovation dans la fabrication du cuir pour semelles et l’assèchement des tourbières à l’envoi en vacances de ses deux secrétaires et à la plantation de fleurs sur la tombe d’Inessa Armand. On y trouve aussi de longues lettres à ses camarades dans le cadre de débats idéologiques, et ses fameuses exhortations à l’adresse de compagnons qui refusent de quitter les tâches révolutionnaires pour un voyage de santé à l’étranger. Mais dans l’ensemble – c’est le contenu typique de groupes de travail, adapté aux réalités d’il y a plus de cent ans.
Mon dialogue avec les textes de Lénine, on peut donc dire qu’il a eu lieu. Mais sans l’opération d’évacuation de ces volumes poussiéreux de la Tourgueniev, je ne me serais sans doute jamais intéressée à leur contenu.

