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La Roumanie a voté contre les radicaux de droite, mais ne s’en est pas débarrassée

L’une des principales tâches du nouveau président sera de parvenir à des accords avec les partis parlementaires et de former une majorité capable de soutenir ses réformes. Si aucune amélioration tangible ne se produit dans un avenir proche, même un parlement loyal pourrait être dissous, et l’extrême droite menée par le populiste George Simion aura la chance de former son propre gouvernement. Les résultats des élections ont clairement montré que la société roumaine est aujourd’hui plus divisée que jamais.‍

La victoire de Nicușor Dan à l’élection présidentielle peut à juste titre être qualifiée d’historique pour plusieurs raisons. Pour la première fois dans l’histoire moderne de la Roumanie, le chef de l’État est un homme politique non systémique, candidat sans le soutien des structures partisanes. Pour la première fois, un candidat qui était largement distancé après le premier tour n’a pas seulement réduit l’écart avec le favori, mais a remporté une victoire convaincante, améliorant son score plus de trois fois. Par ailleurs, la participation a dépassé 64 % — un record depuis plusieurs décennies et la preuve d’une mobilisation massive des électeurs.

Ces élections ont marqué un véritable tournant pour le pays. La victoire de Dan symbolise non seulement le triomphe des forces pro-européennes, mais aussi la prévention d’un possible virage de la Roumanie vers un nationalisme d’extrême droite. Le principal rival de Dan, George Simion, leader du parti «  Alliance pour l’union des Roumains  » (AUR), fonde son programme sur l’euroscepticisme, le conservatisme et un nationalisme agressif. Il milite ouvertement pour l’annexion de la Moldavie et de certaines régions ukrainiennes à la Roumanie, ce qui suscite un rejet vif dans les deux pays. En raison de ses déclarations, Simion s’est vu interdire l’entrée en Moldavie et en Ukraine.

Ainsi,

les électeurs ne choisissaient pas simplement entre deux candidats, mais entre deux orientations politiques diamétralement opposées — l’intégration à la communauté européenne et un populisme isolationniste.

Cependant, ces élections ont aussi révélé de graves vulnérabilités de la société roumaine. Celle-ci s’est révélée profondément divisée et, comme dans beaucoup d’autres pays européens, la popularité des politiciens d’extrême droite et anti-système est en hausse. Deux épisodes sont particulièrement révélateurs : d’abord, la montée inattendue du soutien à Călin Georgescu lors des élections annulées de décembre 2024, puis l’ascension rapide de George Simion, qui a pris la tête de la course après le premier tour du second scrutin en mai 2025.
Georgescu, ancien diplomate et homme politique, puis agriculteur et retraité ces dernières années, s’est fait remarquer par une rhétorique marginale. Il diffusait des théories conspirationnistes sur un «  complot de l’UE contre la nation roumaine  », affirmait que l’OTAN «  remplace les gouvernements nationaux  » et laissait entendre que la Roumanie pourrait sortir des organisations internationales. Malgré l’absurdité de ces affirmations, il a obtenu près de 23 % des voix.

La campagne s’est principalement déroulée via TikTok, et selon les services secrets roumains, des blogueurs populaires étaient payés pour promouvoir des vidéos électorales sans mentionner de publicité. Cela a suscité des soupçons d’ingérence étrangère, attribuée à la Russie, bien qu’aucune preuve convaincante n’ait été présentée. Ces accusations de manipulation ont provoqué l’indignation d’une partie des électeurs, qui y ont vu une tentative d’influencer le résultat des élections.

Le mécontentement a augmenté, et lors du second scrutin, Simion est devenu le leader, promettant en cas de victoire de nommer Georgescu Premier ministre. La déception envers les partis traditionnels — social-démocrates (PSD) et libéraux (PNL), incapables de gérer les problèmes économiques croissants — combinée à l’annulation du premier scrutin, a favorisé un vote massif pour un candidat non systémique.

La situation économique du pays reste difficile. En 2024, l’inflation a dépassé 5 %, la dette publique a dépassé 50 % du PIB, le déficit budgétaire a atteint 8,5 % et le taux de chômage environ 5 %. Cependant, ce taux de chômage relativement bas s’explique en grande partie par une émigration massive de la main-d’œuvre : plus de cinq millions de Roumains — un sur quatre — vivent à l’étranger en quête de meilleures conditions.
Dans ce contexte, les promesses utopiques de Simion — par exemple, construire une maison à chaque personne dans le besoin pour 35 000 euros — ont trouvé un écho. Il faisait appel aux «  valeurs traditionnelles  », s’opposait à la migration et aux «  élites  », utilisait activement l’euroscepticisme et une rhétorique inspirée du trumpisme. Dans une interview, il a reconnu que beaucoup de ses slogans étaient des techniques marketing visant à mobiliser l’électorat protestataire.

Cependant, cette franchise n’a pas affaibli son soutien. La situation actuelle montre que, face à la désillusion institutionnelle et à la perte de confiance dans la politique traditionnelle, les électeurs sont prêts à croire en n’importe quelle alternative — même si elle est contradictoire et irréaliste en elle-même.

Effondrement de la coalition

Malgré la victoire de Nicușor Dan à l’élection présidentielle, qui a permis à la Roumanie d’éviter l’arrivée au pouvoir du populiste d’extrême droite George Simion, la crise politique dans le pays persiste : la Roumanie n’a toujours pas de gouvernement, sans lequel le président fraîchement élu ne peut pleinement exercer ses fonctions.

La crise a été déclenchée par la dissolution de la coalition au pouvoir peu avant le second tour. Le Premier ministre Marcel Ciolacu a démissionné, et le Parti social-démocrate (PSD) qu’il dirigeait s’est retiré de l’alliance avec le Parti national libéral (PNL) et le parti de la minorité hongroise (UDMR). Cette coalition avait été formée après les élections parlementaires de décembre 2024, lorsque aucun parti n’avait obtenu la majorité, et le gouvernement avait été constitué sur la base d’un compromis.

Ciolacu a expliqué sa démission par le fait que le candidat de la coalition, Crin Antonescu, n’était pas passé au second tour. Antonescu, homme politique expérimenté, ancien leader des libéraux et président du Sénat, était perçu comme une figure de compromis, mais sa défaite ne signifiait pas l’effondrement total de la structure. Même en cas de victoire de Simion, le parlement, où PSD et PNL conservent la majorité, aurait pu freiner efficacement la ligne d’extrême droite grâce à leur orientation pro-européenne.

Dans ce contexte, la décision des socialistes de quitter la coalition apparaît comme une manœuvre politique réfléchie. Il est possible que le PSD ait compté sur la victoire de Simion, suivie d’une dissolution du parlement et d’élections anticipées. Cela aurait ouvert la voie aux social-démocrates pour revenir au pouvoir — même en alliance avec l’AUR, malgré l’incompatibilité idéologique.

En politique roumaine, le PSD a maintes fois montré sa disposition à des alliances pragmatiques pour préserver son influence.

Cette propension au pragmatisme est bien connue au-delà de la Roumanie. L’analyste politique et diplomate moldave Alexeï Tulbure se souvient de la manière habile dont les social-démocrates roumains travaillaient avec les oligarques moldaves.

«  Le PSD a régulièrement été mêlé à des scandales de corruption, certains ayant abouti devant les tribunaux. La Moldavie a eu sa propre expérience — sous le règne du Parti démocrate, contrôlé par l’oligarque Vlad Plahotniuc, le pays était qualifié d’«  État capturé  ». Il avait pratiquement soumis toutes les branches du pouvoir — tribunaux, gouvernement et parlement avec la majorité de son parti, bien qu’il n’occupât officiellement aucun poste. L’opposition moldave — de gauche comme de droite — a tenté d’alerter l’Europe, mais Bruxelles fermait les yeux. Tout cela à cause du puissant lobby de Plahotniuc parmi les social-démocrates roumains, qui persuadaient les responsables européens que sans lui, la Moldavie basculerait dans l’orbite russe. L’oligarque n’a été écarté qu’en 2019. Ainsi, les social-démocrates roumains sont de véritables imitateurs de l’euro-intégration. Je suis convaincu que, si nécessaire, ils peuvent facilement se transformer en conservateurs de droite  », déclare Tulbure.

Cependant, la victoire de Nicușor Dan à la présidentielle semble avoir anéanti tous les plans du PSD pour une coalition avec le parti de Simion. Pour ne pas perdre la face après la défaite, Marcel Ciolacu a démissionné non seulement du poste de Premier ministre, mais aussi de la direction du parti, invoquant la nécessité d’un renouvellement. Cela a permis aux social-démocrates de sauver la face, de faire porter la responsabilité à une seule personne et de garder la possibilité de revenir au pouvoir avec un nouveau leader et une tactique révisée.

Maintenant que la victoire de Dan garantit le maintien de l’orientation pro-européenne de la Roumanie et que la majorité au parlement reste aux forces modérées et pro-occidentales, la perspective d’une dissolution du parlement semble peu probable. Aucun des partis clés n’est intéressé par des élections anticipées. Les forces politiques traditionnelles — le Parti social-démocrate (PSD) et le Parti national libéral (PNL) — risquent de perdre du terrain face au mécontentement populaire. L’extrême droite «  Alliance pour l’union des Roumains  » (AUR), bien qu’ayant renforcé sa position lors des dernières élections de décembre 2024, obtenant environ 15 % des voix et devenant la troisième faction en nombre, pourrait perdre une partie de ses mandats dans un contexte de baisse de l’activité protestataire et de consolidation du centre.

Même si des élections parlementaires anticipées devaient avoir lieu, la présidence de Nicușor Dan ouvre la voie à la formation d’une nouvelle coalition pro-européenne.

Cette alliance pourrait inclure, par exemple, l’«  Union pour le salut de la Roumanie  » (USR) — parti libéral où Dan a commencé sa carrière politique. Bien qu’il en soit ensuite sorti, les positions de l’USR correspondent en grande partie à sa ligne : ils soutiennent un approfondissement de l’intégration à l’UE, la réforme du système judiciaire, la lutte contre la corruption et la numérisation de l’administration publique.

La création d’une nouvelle force politique soutenant Dan n’est pas exclue. Il bénéficie actuellement d’une grande confiance parmi les citadins et les couches progressistes de la société, et cette base pourrait être convertie en structure partisane — surtout si les négociations pour former une coalition s’éternisent.

Dans ce contexte, une démarche logique du nouveau président serait de tenter de recréer une coalition pro-européenne. Dan s’est déjà montré un négociateur efficace : en tant que maire de Bucarest, il a souvent trouvé des accords avec des représentants de différentes forces politiques au conseil municipal. Il est probable qu’il saura aussi, au niveau national, trouver les compromis nécessaires et créer une base parlementaire stable.

Le retour de l’extrême droite : une question de temps ?

Malgré la victoire de Nicușor Dan, il ne sera pas facile d’éliminer l’influence de l’extrême droite. Le parti de Simion — l’AUR (Alliance pour l’union des Roumains) — conserve une présence significative au parlement. Lors des élections de décembre 2024, il a obtenu environ 15 % des voix, devenant la troisième faction en nombre. Cela lui permet d’influencer l’agenda politique et, dans des circonstances favorables, de prétendre à un retour au pouvoir.

La menace de l’AUR s’accentuera si le président ne parvient pas à relever les défis majeurs. Dans les mois à venir, Dan devra lancer des réformes impopulaires mais nécessaires : révision de la politique fiscale, réduction des dépenses inefficaces, réforme de la santé, de l’administration publique et mesures anti-corruption. Même si ces réformes réussissent, elles seront douloureuses pour une partie de la société — notamment les groupes vulnérables et les employés du secteur public.

Au début, le président pourra compter sur l’effet de «  lune de miel  », mais d’ici la fin 2025, lorsque les résultats des réformes commenceront à se faire sentir, sa popularité pourrait baisser. La stabilité politique dépendra de la capacité du gouvernement à expliquer clairement les objectifs des transformations et leurs bénéfices à long terme. Sinon, le mécontentement offrira une fenêtre d’opportunité aux radicaux.

À ce moment-là, l’AUR pourrait revenir avec une nouvelle campagne, mais sur les mêmes bases anciennes, estime le politologue roumain Sorin Ionică : «  Le parti AUR a deux scénarios possibles. Le favorable : si les réformes du président échouent, l’AUR pourra capter le mécontentement protestataire. Et l’inverse : si Dan parvient à stabiliser la situation, les populistes devront passer au second plan.  »

Pour l’instant, Dan bénéficie d’un fort soutien — surtout dans les grandes villes et parmi la classe moyenne pro-européenne. Sa victoire a été saluée par ses partenaires occidentaux, ce qui crée une fenêtre d’opportunité pour les réformes. Mais celle-ci pourrait rapidement se refermer. Si les transformations sont retardées ou échouent, le mécontentement public deviendra une ressource pour l’extrême droite — et la rhétorique ne suffira pas à contenir leur retour.

Photo principale : le président élu de Roumanie Nicușor Dan, 26 mai 2025. Source : administration présidentielle de Roumanie

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