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Le triomphe de l’absence de volonté. Un film est sorti en salles en France sur la manière dont, en 2020, un lycéen musulman a sauvagement assassiné son professeur

Lorsque des informations ont commencé à circuler au sujet du futur film de Vincent Garenq, on s’est tout de suite dit qu’il serait question de liberté d’expression, d’islamisme radical, de la peur qu’il inspire dans la société. Mais le réalisateur a choisi un autre angle — c’est un film sur la manière dont l’État ne protège pas son citoyen, qui ne fait que son travail

Image tirée du film de Vincent Garenq « L’abandon » (2026)

Le 16 octobre 2020, Abdoullakh Anzorov, 18 ans, a attaqué l’enseignant Samuel Paty, lui a porté plusieurs coups de couteau mortels, puis lui a tranché la tête. Le prétexte de ce meurtre atroce fut le fait que l’enseignant avait montré en classe, lors d’un cours consacré à la liberté d’expression, des caricatures publiées dans le magazine Chalie Hebdo, où figure notamment le prophète Mahomet.

Avant de montrer et de discuter ces dessins, Samuel Paty a proposé aux élèves musulmans de sortir de la classe, en les prévenant que les caricatures pouvaient leur paraître offensantes. Quelques-uns sont sortis. Peu après, leur camarade Zaïna Snnina, absente de l’école ce jour-là, a dénoncé Paty, affirmant qu’il aurait fait un scandale en classe et l’aurait expulsée pour s’être rebellée contre la projection des caricatures.

Anzorov a été abattu immédiatement lors de son interpellation ; les instigateurs de la campagne de harcèlement ont écopé de lourdes peines ; plusieurs adolescents se sont également retrouvés en prison pour avoir accepté, contre de l’argent, de montrer à l’assassin son professeur. Snnina a été condamnée à dix-huit mois de prison avec sursis. En outre, les complices d’Anzorov qui lui avaient fourni le couteau ont eux aussi été condamnés. La direction de l’établissement où travaillait Paty a compatit avec l’enseignant lorsque le harcèlement de la part des islamistes a commencé, mais n’a pris aucune mesure pour le protéger. La police locale est également restée inactive, malgré les menaces proférées à son encontre.

C’est de cela qu’a tiré le film « L’abandon » le réalisateur français Vincent Garenq. Le film a été projeté au dernier Festival de Cannes dans la section « Un certain regard ». Comme le film n’est pas destiné à une sortie en Russie, il n’existe pas de traduction officielle de son titre — « L’abandon » peut se traduire par « L’Abandonné », « Le Trahi », « Le Délaissé » et peut-être même « Livré à son sort ». Cette dernière traduction semble la plus juste.

Image tirée du film de Vincent Garenq « L’abandon » (2026)

Lorsque des informations ont commencé à circuler au sujet du futur film de Garenq, on s’est tout de suite dit qu’il serait question de liberté d’expression, d’islamisme radical, de la peur qu’il inspire dans la société. Mais le réalisateur a choisi un autre angle — c’est un film sur la manière dont l’État ne protège pas son citoyen, qui ne fait que son travail. « Livré à son sort » raconte les 11 derniers jours de la vie de Samuel Paty, depuis ce cours maudit où l’on discutait de la liberté d’expression, jusqu’au meurtre.

Le film est tourné avec une extrême précision ; la représentation du harcèlement de l’enseignant par des islamistes agressifs n’est qu’un hameçon auquel se sont accrochés de véritables islamistes radicaux pour accuser le réalisateur d’islamophobie. Il n’y a rien de tel dans le film. Ceux qui ont lancé la campagne de harcèlement, qui s’est achevée par une issue aussi atroce, — avant tout le père de l’élève qui a menti et un prétendu représentant de l’imam, — sont effectivement montrés comme des personnes cruelles, agressives, d’une culture totalement différente, cherchant à adapter la société française à leurs convictions inébranlables. Mais comment auraient-ils pu être montrés autrement après avoir déclenché une campagne de harcèlement à grande échelle contre un homme ne correspondant pas à leur vision de l’ordre du monde ? Peut-être que ceux qui reprochent aux auteurs du film son islamophobie auraient voulu que tout soit « moins tranché » ? Mais cette tragédie est absolument sans équivoque, et Garenq ne cherche pas à faire des révérences à des terroristes devenus fous d’impunité. Il ne s’intéresse ni aux motifs cachés, n’explore pas la psychologie de radicaux hors de contrôle. Et toute cette histoire à l’écran est dirigée avant tout contre la société française elle-même, qui compatit verbalement avec le malheureux, mais se révèle incapable de s’opposer au crime à venir.

C’est à la fois la force du film et sa faiblesse. Garenq ne fait de Paty ni un martyr ni un héros. C’est un professeur ordinaire, modeste, habitué à faire son travail comme cela se pratique dans la République française, où la liberté d’expression et la laïcité sont des piliers importants de la démocratie. Paty n’est pas un combattant pour la liberté d’expression, qui traverse depuis quelques années une période difficile en France ; il n’est pas un symbole de résistance. Et il meurt non pas comme un symbole, mais comme un homme ordinaire. Antoine Reinartz interprète Samuel ainsi — jeune (le personnage est visiblement plus jeune que son prototype), un peu timide, doté d’un bon sens de l’humour, mais incapable de se défendre. Bref, pas du tout une figure héroïque.

La précision avec laquelle Garenq a filmé est sans émotion et rappelle parfois l’adaptation d’un article Wikipédia correspondant — une simple chronique des événements, sans élan journalistique ni polémique, sans sous-entendus, sans un mot de trop ni un mouvement de caméra superflu. Nous ne voyons que le mécanisme de la tragédie, pas à pas, sans appréciations de l’auteur. Mais cette précision a aussi son revers : on voit que les auteurs, en évitant les jugements, hésitent à appeler les choses par leur nom. Garenq fait porter la responsabilité à l’entourage de Paty — c’est précisément son absence de détermination qui a condamné l’enseignant à une mort horrible.

Et là surgit un paradoxe dont, semble-t-il, Garenq ne se doutait pas en concevant le film. En parlant de l’indécision morale des institutions étatiques, le réalisateur devient lui-même l’otage de cette prudence. Il semble chaque seconde osciller entre la peur d’en dire trop et la peur d’en dire trop peu. Il en résulte un cinéma hyper-correct sur une réalité hyper-incorrecte. À cause de ce paradoxe, le film est devenu l’objet de vifs débats en France. Outre ceux qui, de manière attendue et injuste, reprochent à Garenq son islamophobie, deux autres positions radicalement opposées sont apparues. La première : le film accuse le système d’éducation nationale et, plus largement, toutes les institutions publiques. La seconde : Garenq tente de contourner, avec trop de délicatesse, les causes réelles de la tragédie.

La polémique suscitée par ce film, loin d’être le plus puissant, s’est révélée plus importante que le cinéma lui-même. C’est un débat non pas sur le film, mais sur le pays. Sur cette France qui a proclamé et proclame la liberté d’expression comme l’une des principales valeurs de la République. Sur ce pays où la laïcité est tenue pour intangible. Sur cet État où l’individu, pris isolément, est a priori précieux et protégé.

Mais la liberté d’expression, la laïcité et la valeur de la vie humaine, comme il s’avère, fonctionnent exactement jusqu’au moment où il faut les défendre et où il faut en payer le prix fort. Et quand ce moment arrive, les peurs rampent — peur d’aller contre le politiquement correct, peur d’être accusé de racisme, peur de prendre activement le parti d’un homme si, soudain, cet homme ne s’inscrit pas dans la nouvelle réalité. Le meurtre dans le film « Livré à son sort » est en général secondaire, aussi étrange que cela puisse paraître. Le meurtre n’est que la conséquence de l’« action » principale, qui se produit plus tôt et hors champ. C’est pourquoi il n’y a pas dans le film de victoire du bien sur le mal, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de catharsis salvatrice, tout comme il n’y a pas la question sacramentelle « qui est coupable ? ». Garenq s’éloigne non seulement de la réponse à cette question, mais de la question elle-même. De ce fait, « Livré à son sort » n’est pas tant une déclaration artistique ou politique (il en est encore loin pour l’une comme pour l’autre) qu’un miroir reflétant l’absence de volonté politique dans l’État. Garenq n’avait manifestement pas cela en tête, mais on juge bien le résultat.

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