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Une «Horde» trop dorée

Une descente musclée a eu lieu dans la rédaction du plus grand média indépendant du Kazakhstan, Orda.kz, exactement comme en Russie dans les années 2000. Essayons de comprendre ce qu’il s’est passé : s’agit-il d’un simple conflit d’intérêts entre acteurs économiques ou d’une attaque systémique contre la liberté d’expression ?

Photo : ORDA via Telegram

Le premier jour de l’hiver, le Kazakhstan s’est retrouvé au centre de l’actualité dans tout l’espace post-soviétique. À Almaty, les forces de l’ordre ont perquisitionné la rédaction du projet Orda.kz ainsi que l’appartement de sa directrice, Gulnara Bajkenova. Rapidement, les médias du pays ont rapporté que plusieurs procédures pénales avaient été engagées contre la journaliste en même temps. Le soir même, on apprenait que Bajkenova avait été placée en assignation à résidence pour deux mois.

La police d’Almaty n’a pas nié que cette arrestation était liée à l’activité professionnelle de la personne interpellée. «  Il a été établi de manière préliminaire que l’une des publications de 2024 a diffusé sciemment de fausses informations sur une prétendue arrestation d’un agent des forces de l’ordre pour corruption. Or, il a été prouvé que ce fait n’a jamais eu lieu  », ont déclaré les autorités. Ils ont également laissé entendre que d’autres épisodes similaires des années passées pourraient être découverts, lorsque Orda.kz et sa directrice auraient publié des informations inexactes.

Outre Bajkenova, le 1er décembre, le rédacteur en chef Dmitri Kim et plusieurs autres collaborateurs ont également été arrêtés ; finalement, ils ont été relâchés sans inculpation. Ceux qui étaient présents au bureau le matin, ont été retenus plusieurs heures, sans accès à leurs avocats et sans pouvoir aller aux toilettes. Des documents, du matériel informatique et de l’argent liquide ont été saisis dans la rédaction. Même en tenant compte des scandales récents impliquant Orda.kz et sa directrice, de telles mesures contre un média indépendant restent exceptionnelles au Kazakhstan. Que cache cette affaire ?

Orda et Akorda

Pour la plupart des Russes, le mot «  orda  » («  horde  ») a une connotation très négative et évoque des hordes ennemies. Au Kazakhstan, c’est tout le contraire : «  orda  » est l’un des concepts clés de l’histoire et de la culture locale. Selon le contexte, cela peut désigner la résidence du khan, une alliance de tribus, un palais majestueux ou même l’État dans son ensemble. D’ailleurs, contrairement à un stéréotype répandu en Russie, les Kazakhs ont eu leur propre État bien avant l’URSS — dès 1465, soit avant même que Moscou ne soumette Tver, Pskov ou Novgorod.

Aujourd’hui, le Kazakhstan regorge de «  hordes  ». Orda Basy («  Horde principale  ») est une réserve historique et culturelle au sud du pays, mais aussi un club de football de Chymkent. Kyzylorda («  Horde rouge  ») est une autre grande ville du sud, qui fut le centre administratif de la RSS kazakhe dans les années 1920. Ou encore Akorda («  Horde blanche  »), la résidence présidentielle de la capitale actuelle, Astana. Enfin, en septembre 2020, ce nom a été choisi par un nouveau média fondé par l’une des journalistes kazakhes les plus connues, Gulnara (Gulshat) Bajkenova.

En cinq ans d’existence, Orda.kz est devenu l’un des médias les plus lus du Kazakhstan, aussi bien dans le pays qu’à l’étranger. Bajkenova était régulièrement invitée par des médias russes d’émigration comme «  Dojd  » en tant qu’experte du Kazakhstan. Fait tout aussi révélateur : en mai 2024, elle a fait partie du groupe de journalistes d’Asie centrale à qui, à Kharkiv, en Ukraine, le président Volodymyr Zelensky a accordé une interview en russe.

Orda.kz s’est ainsi forgé une réputation à la fois marquante et controversée. Le média et sa directrice ont souvent été accusés de plagiat et de publier des informations non vérifiées.

En novembre 2023, la première accusation a conduit à un procès. Le journaliste kazakh Dmitri Chichkine a accusé Orda.kz d’avoir copié du contenu de sa chaîne Telegram ; Bajkenova l’a poursuivi en justice, mais a perdu. En juillet 2024, les juges ont rejeté sa plainte et l’ont condamnée à payer 200 000 tenges (environ 425 $ au taux de l’époque).

La seconde accusation est beaucoup plus complexe. Rien qu’en 2025, Orda.kz s’est retrouvée deux fois au centre de polémiques pour avoir diffusé des informations que l’État ou des médias loyaux ont ensuite démenties. En mai, ce fut le cas avec la fausse annonce de la mort de Sara Alpysovna, épouse du premier président Noursoultan Nazarbaïev ; en septembre, avec l’annonce supposée de l’arrestation simultanée du ministre des Affaires étrangères Murat Nurtleu et de l’homme d’affaires Gadji Gadjiyev (même si la prédiction s’est partiellement réalisée : le ministre a été limogé peu après). Beaucoup au Kazakhstan estiment que c’est alors que Gulnara Bajkenova a franchi des lignes rouges invisibles dans ses relations complexes avec le pouvoir.

Conflit fondateur

La journaliste elle-même a une autre version. Selon Bajkenova, les pressions sur son média ont commencé dès l’été 2024, lorsque Orda.kz s’est intéressé de trop près à un sujet très particulier : l’assassinat mystérieux à Kiev de l’opposant kazakh Aïdos Sadykov. Et les choses se sont aggravées quand, un an plus tard, le média a tenté de relier à cet incident un suicide tout aussi mystérieux d’un officier des forces de l’ordre à Astana.

Gulnara Bajkenova a eu le temps d’évoquer tout cela, et bien d’autres sujets, quelques jours avant son arrestation sur la chaîne YouTube Elmedia. Elle y a notamment reconnu que Orda.kz avait une nature duale dès le départ. Le média a toujours voulu être indépendant sur le plan éditorial, mais il a longtemps dépendu financièrement d’une grande banque kazakhe. Cette contradiction a mené à des conflits : on lui aurait mis la pression en permanence, demandé de censurer certains sujets négatifs, d’intégrer le bloc médiatique quasi-étatique, etc. Selon Bajkenova, elle a réussi un temps à sortir de cette relation toxique, mais ses anciens partenaires ont alors lancé une attaque de type raider via un cofondateur lié aux banquiers, Maksat Ganiev.

Ganiev lui-même est ensuite intervenu dans la même émission Elmedia — ce qui a donné lieu à une sorte de débat à distance. Il a interprété différemment beaucoup d’éléments avancés par sa rivale. Avant tout, Ganiev a affirmé n’avoir aucun lien avec la banque mentionnée, se disant simple homme d’affaires. Il travaillait auparavant dans la sécurité et l’immobilier, et en 2020, au moment du Covid, il a voulu diversifier ses actifs en lançant un média, pensant que les revenus publicitaires compenseraient l’investissement. Mais ce plan a échoué, selon lui, à cause du manque de rigueur financière de Bajkenova en tant que directrice exécutive et des nombreux scandales impliquant le média. Ganiev a donc souhaité récupérer l’actif pour corriger ces erreurs.

L’homme d’affaires a aussi assuré qu’il avait toujours été le seul fondateur du média, et non un simple «  co-  ». Il l’a prouvé par des documents issus de egov.kz (l’équivalent kazakh des «  services publics  »). Fait intéressant, Bajkenova avait elle-même averti les téléspectateurs de ce fait, expliquant que les documents avaient été modifiés a posteriori. Ganiev, de son côté, a invité à prendre cet argument avec humour — comme beaucoup d’autres choses dites par la rédactrice en chef d’Orda.kz. Pour finir, l’homme d’affaires (de façon peu logique) a accusé la journaliste d’acheter un logement haut de gamme à Almaty avec de l’argent d’autrui, tout en se préparant à fuir aux États-Unis.

Il faut noter que les deux intervenants avaient des discours radicalement opposés, tant sur le fond que sur la forme.

Le discours décousu et nerveux de Bajkenova contrastait fortement avec les réponses calmes et ironiques de Ganiev. Ce qui est intéressant, c’est que la majorité des commentateurs sur Elmedia ont pris le parti de la journaliste, et non celui de l’homme d’affaires. Beaucoup précisaient pourtant qu’ils n’étaient pas eux-mêmes fans ni d’Orda.kz, ni du style de sa rédactrice en chef. Mais dans ce cas précis, ils faisaient davantage confiance à Bajkenova.

Pas au bon moment, pas au bon endroit

Un autre point notable : Ganiev a reproché à sa rivale son manque de sincérité. Selon lui, aujourd’hui elle joue la victime du régime, mais auparavant elle profitait de ses relations haut placées. Sinon, comment expliquer qu’on ait laissé Bajkenova publier des articles critiques, disposer d’informations confidentielles et même organiser une manifestation d’opposition légale en 2022 ? Difficile de ne pas voir là un sous-entendu : autrefois, la directrice d’Orda.kz avait sa propre «  horde  » proche de l’Akorda (le pouvoir), mais tout s’est effondré — à cause des erreurs de la journaliste elle-même.

Peut-être s’agit-il du voyage de Gulnara Bajkenova à Varsovie en octobre. Là-bas, fidèle à son style catégorique, elle a pris la parole lors d’une conférence de l’OSCE. Dans la capitale polonaise, la fondatrice du média a expliqué à l’auditoire étranger comment on lui avait demandé de céder 70 % d’Orda.kz à des tiers, a dénoncé les méthodes de prise de contrôle hostile et a évoqué plus généralement les problèmes de droits humains au Kazakhstan. Lui a-t-on reproché d’avoir «  lavé son linge sale en public  » ? C’est possible.

Un observateur familier du contexte kazakh aura un sentiment de déjà-vu. À l’automne 2025, on a vu la même chose avec la loi interdisant la «  propagande LGBT  ». Le projet est resté bloqué un an et demi à la Majilis (chambre basse du Parlement), jusqu’à ce que l’activiste féministe Janar Sekerbaeva critique l’homophobie de ses concitoyens en Lituanie. Immédiatement après son intervention, les députés ont adopté la loi, en à peine plus d’un mois.

On peut en déduire l’hypothèse suivante : à Akorda, on tolère les voix discordantes, mais seulement tant qu’elles ne s’expriment pas à l’étranger.

Dans ce contexte, il convient de rappeler ce qu’a souligné le défenseur des droits humains Galym Ageleuov : le pays entre dans un cycle électoral, dans une situation internationale très instable. Dans un peu plus de deux ans, les citoyens devront renouveler la Majilis, puis élire le président. Il est donc logique que les autorités cherchent à neutraliser les fauteurs de troubles potentiels dans l’espace médiatique — d’autant plus s’il existe des infractions réelles à leur reprocher.

Mais tout cela ne justifie pas la descente d’hier dans la rédaction d’Orda.kz, qui viole la loi et crée un précédent dangereux. Il est révélateur que la communauté journalistique du Kazakhstan — y compris les médias loyaux au pouvoir et les anciens adversaires de Bajkenova — ait aujourd’hui pris prudemment la défense de leurs collègues. Il reste à espérer que la crise autour de ce média populaire au Kazakhstan et à l’étranger ne se résoudra pas comme cela se fait désormais en Russie.

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