Soutenez lauteur !
Alors, qui es-tu enfin ? Brigitte Macron contre les transphobes et les complotistes

À Paris, il y a deux semaines, a débuté le procès accusant 10 personnes de harcèlement en ligne envers la première dame de France. Les accusés — des blogueurs et des médias en ligne, enclins aux théories du complot — ont pendant des années diffusé des rumeurs affirmant que Brigitte Macron serait née homme et aurait fait une transition de genre. Ces affirmations n’étaient contredites ni par le fait que la femme ait trois enfants issus de son premier mariage, ni par d’autres faits évidents de sa vie, qui réfutent ces versions extravagantes au regard du bon sens.
Les commentaires autour du procès dépassent largement la simple discussion sur les émotions personnelles de la première dame de France, bien qu’il serait erroné de les sous-estimer. Il est difficile d’imaginer ce que cela fait d’entendre pendant des années des absurdités à son sujet et de se sentir impuissante à y mettre fin. Sa fille Tiphaine a témoigné au tribunal de la dégradation de la santé de Brigitte à cause de ces rumeurs absurdes sur les réseaux sociaux et de l’impossibilité de trouver une réponse adéquate à leur diffusion. Peut-être que le recours aux procédures juridiques était la bonne décision. Mais son revers a inévitablement été d’attirer encore plus d’attention sur cette histoire désagréable. Toutefois, le procureur a requis pour les accusés entre 3 et 12 mois de prison avec sursis assortis de diverses amendes, ce qui pourrait constituer à la fois une compensation morale pour Brigitte Macron et un avertissement pour les futurs auteurs de harcèlement en ligne. Les juges rendront leur verdict début janvier 2026.
La portée plus large du procès réside dans la poursuite d’un débat sociétal complexe sur les limites admissibles d’expression sur les réseaux sociaux, sur les moyens de définir ces limites (si elles sont nécessaires) et de les contrôler. Comme on pouvait s’y attendre, les accusés bâtissent principalement leur défense en invoquant les garanties constitutionnelles de la liberté d’expression, mais ils parlent aussi d’« humour et satire », de « l’esprit Charlie Hebdo » et du droit d’informer leurs abonnés.
Il est évident que leurs avocats chercheront à minimiser le préjudice subi par Brigitte Macron en arguant qu’on ne peut pas juger quelqu’un pour une opinion, même infondée, ou une blague, même ratée. D’un autre côté, le procureur n’a pas utilisé par hasard le terme de harcèlement, c’est-à-dire une persécution consciente et systématique, dans le cadre de l’accusation.
Le duel de ces positions au tribunal devrait contribuer à mieux comprendre le nouvel état du monde moderne où, grâce aux réseaux sociaux, chacun peut désormais s’exprimer publiquement. Mais cette liberté s’accompagne-t-elle de responsabilités, comme c’était le cas auparavant à l’époque du règne des journaux et de la télévision ? Et si oui, où se situe la limite à ne pas franchir ? Un utilisateur de réseaux sociaux peut-il affirmer impunément que la Terre est plate, ou que le maire de sa ville a en réalité six bras ?
Qui sont toutes ces personnes ?
Il est pertinent de s’intéresser aux biographies des accusés qui, selon l’enquête, ne formaient pas un complot ni n’agissaient selon un plan concerté, mais qui, néanmoins, diffusaient des rumeurs selon un « effet de meute », ce qui est très caractéristique du harcèlement en ligne. Il est notable que tous sont d’un âge mûr, entre 41 et 60 ans, ce sont des blogueurs expérimentés avec un grand nombre d’abonnés. Il n’est évidemment pas nécessaire d’étudier en détail leur parcours de vie, mais certaines particularités de leurs activités peuvent aider à mieux comprendre le fond du procès.
Par exemple, Amandine Roy (un pseudonyme), animatrice d’une chaîne professionnelle sur Youtube, qui se présente comme « médium », journaliste ou « informateur lançant l’alerte ». Elle se spécialise, selon ses dires, dans les enquêtes et révélations, sans jamais faire preuve de conformisme. En particulier, elle affirmait que Brigitte Macron serait en réalité son frère aîné Jean-Claude Tronier, qui aurait effectué une transition de genre (en réalité, il est décédé en 2018). Amandine Roy a organisé sur sa chaîne une émission de quatre heures sur ce sujet, avec la participation d’une autre accusée, Natasha Rey, dans laquelle les deux intervenantes parlaient avec passion d’« imposture » et de « tromperie » de la première dame. Dans les autres épisodes de son émission, Amandine Roy, en tant que médium, évoquait des pouvoirs et forces surnaturelles.
Un autre personnage curieux est Aurélien Poirson-Atlan, connu sous le pseudonyme féminin Zoé Sagan. Sur le réseau social X, il possède un groupe comptant 200 000 abonnés. Poirson-Atlan y publiait diverses révélations concernant des célébrités, mêlant habilement blagues, rumeurs et théories du complot de façon à ce qu’elles puissent toujours passer pour un jeu d’imagination.
Il convient aussi de mentionner le « consultant stratégique » Bertrand Scholler, qui sur son compte Twitter mène depuis longtemps une lutte contre « l’État profond » sous toutes ses formes. Il remettait en question aussi bien l’enquête officielle sur l’assassinat de John Kennedy, que la vaccination contre le Covid, et presque tous les événements de l’histoire mondiale. Il expliquait la guerre en Ukraine uniquement du point de vue de Poutine. Il n’est pas surprenant que Scholler ait volontiers contribué à la diffusion des rumeurs sur Brigitte Macron, dénonçant un nouveau complot des élites.
Ainsi, nous avons affaire à des personnes qui gèrent depuis longtemps et de manière professionnelle plusieurs comptes sur les réseaux sociaux, monétisant leurs activités, tout en ayant une réputation douteuse et une audience relativement large.
Il ne s’agit pas de simples quidams qui, dans des échanges privés, auraient tenu des propos irrespectueux sur la première dame. Tous sont des blogueurs qui vivent d’internet et ont choisi un contenu très spécifique pour cela.
Un soutien venu d’outre-Atlantique
Cependant, toutes les réalisations des 10 influenceurs français accusés de harcèlement en ligne contre Brigitte Macron pâlissent face à la personnalité de leur homologue américaine Candace Owens, qui ne compte à elle seule que sur Instagram plus de 6,5 millions d’abonnés. Elle soutient depuis longtemps Donald Trump et le mouvement MAGA et est connue comme une commentatrice politique influente et populaire dans ce milieu.
En juillet 2025, les époux Macron ont déposé plainte devant un tribunal du Delaware contre Owens, l’accusant de diffusion d’informations diffamatoires. Il s’agit de la répétition des mêmes rumeurs affirmant que Brigitte Macron serait née homme et aurait fait une transition de genre. Si en France ces discussions ont commencé en 2021 grâce aux blogueurs dont les noms sont désormais bien connus, Candace Owens a repris ce thème en 2024, en se référant bien sûr à des sources françaises. Ainsi, pendant plusieurs années, les rumeurs ont grossi comme une boule de neige, apparaissant dans les endroits les plus inattendus, dans les émissions des auteurs les plus divers.
Il est désormais difficile de comprendre qui et pourquoi a associé la personnalité de la première dame à celle d’un frère aîné prétendument transgenre, déjà décédé à ce moment-là — mais une fois apparue, cette version étrange a pris vie propre et est devenue un prétexte à des révélations scandaleuses pour tous ceux qui le souhaitent.
Le président français et son épouse ont été confrontés à un choix difficile. D’un côté, ils pouvaient ignorer ces rumeurs absurdes et attendre qu’elles s’éteignent d’elles-mêmes. Souvent, les personnalités publiques optent pour cette tactique, car les coûts en termes de réputation d’un procès public peuvent être importants, même en cas de victoire. Mais d’un autre côté, cela durait trop longtemps et nécessitait une décision, par exemple judiciaire.
Entre-temps, le procès aux États-Unis ne s’annonce pas facile. Selon la législation française en matière de diffamation, la charge de la preuve incombe à celui qui diffuse l’information — c’est pourquoi les accusés essaient aujourd’hui de faire croire qu’ils ont soit plaisanté, soit répété de bonne foi une version entendue ailleurs, sachant qu’ils ne peuvent rien prouver. Mais la justice américaine traite ces affaires différemment, comme l’indique clairement le Premier Amendement à la Constitution sur la liberté d’expression. Le tribunal américain exigera des preuves de la part du plaignant, et Candace Owens a déjà annoncé qu’elle demanderait un examen médical de la première dame par des médecins américains. Il est évident que les épreuves pour Brigitte Macron sont loin d’être terminées.
Une menace pour la démocratie
Le problème des procès de Brigitte Macron contre les haineux sur internet réside dans la nécessité de distinguer une expression privée d’une campagne diffamatoire.
Avant l’ère des réseaux sociaux, les citoyens pouvaient discuter comme ils le voulaient de célébrités dans leur cuisine, même en répétant les rumeurs les plus absurdes. En revanche, une déclaration publique impliquait la volonté de la prouver. Aujourd’hui, si quelqu’un écrit quelque chose sur Instagram ou monte une vidéo sur Youtube, quels sont les critères permettant de distinguer une opinion privée d’une prise de parole publique ?
Il semble que le nombre d’abonnés ne soit pas un critère adapté, car selon les intérêts du public, il ne reflète pas l’engagement professionnel de l’auteur. Les stars du sport ou du show-business ont des millions de followers sans fournir aucun effort.
Néanmoins, certaines considérations pourraient s’avérer utiles pour une gestion raisonnée des réseaux sociaux dans un avenir proche.
Premièrement, il paraît justifié d’introduire la notion de cyberharcèlement dans l’acte d’accusation, car le concept de harcèlement est déjà bien opérationnel pour la justice. En substance, le harcèlement systématique d’un élève par ses camarades est aussi inacceptable que les intrusions en ligne dans la vie privée via les réseaux sociaux. Pour le tribunal, il faut prouver le préjudice causé par la persécution, et non les motivations des persécuteurs ni l’existence d’une entente entre eux.
Deuxièmement, il est important de savoir si le blogueur monétise ou non ses publications faisant l’objet d’une enquête. La monétisation en soi ne doit évidemment pas susciter la méfiance, que le spectateur soit d’accord ou non avec la manière, par exemple, dont un influenceur culinaire prépare sa soupe. Mais la publication régulière d’informations non vérifiées sur la vie privée de quelqu’un, combinée à un revenu tiré de ce contenu, peut indirectement indiquer un choix conscient de ce genre.
Troisièmement, un signe de cyberharcèlement peut être la participation active à une campagne d’avatars faux et/ou d’éditeurs étrangers qui amplifient les rumeurs absurdes et en augmentent le degré d’absurdité. En particulier, les détracteurs de Macron, notamment en Russie, ont volontiers relayé la nouvelle selon laquelle la première dame serait née homme, la présentant comme une version digne d’attention. Cela a été fait aussi bien par des médias apparemment sérieux que par des blogueurs peu connus sur Telegram. Il est évident que ces campagnes font déjà partie des guerres hybrides, et il y a toutes les raisons de craindre leur extension.
Les démocraties modernes apprennent à vivre dans un monde nouveau où l’information se diffuse très différemment d’il y a dix ans. Il faut préserver les valeurs de la liberté d’expression, tout en évitant de sombrer dans le chaos des rumeurs absurdes et des théories du complot, sans recourir à des interdictions injustifiées. Peut-être que des procès ouverts comme celui de Brigitte Macron aideront à trouver ce chemin complexe.

