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Camardes, ne croyez pas à la pacification de l’Entente. La nouvelle alliance franco-britannique prend forme concrète

En Europe, il n’y a que deux puissances nucléaires : la France et le Royaume-Uni. Leur puissance combinée est inférieure à l’arsenal de la Russie et des États-Unis, mais suffisamment importante pour infliger des dégâts inacceptables à un adversaire. Tant que l’agression russe en Ukraine se poursuit et que les engagements des États-Unis dans le cadre de l’OTAN ne paraissent pas fiables, la position des principaux pays européens sur la dissuasion nucléaire prend une importance particulière.

La visite de juillet du président français Emmanuel Macron à Londres a duré trois jours et comprenait tous les éléments d’un accueil officiel que l’on peut offrir à un haut invité au Royaume-Uni. Il s’agissait d’un accueil au château de Windsor par la famille royale, d’une intervention au Parlement britannique, d’une visite à la base militaire de Northwood et d’un vaste programme culturel. La partie cérémonielle n’avait rien à envier à l’ampleur des déclarations politiques.

En réalité, l’alliance franco-britannique, bien connue de l’histoire des XIXe et XXe siècles, s’est rappelée à nouveau à notre souvenir. Bien sûr, le président Macron et le Premier ministre Starmer n’ont pas eu besoin de remonter aux temps de l’Entente pour trouver des points d’appui – en 2010, le traité de Lancaster sur le partenariat stratégique avait déjà été signé, prévoyant une large coopération en matière de sécurité, y compris dans les programmes nucléaires des deux parties. Néanmoins, comme beaucoup d’accords similaires, il est resté en grande partie déclaratif, et la visite de Macron à Londres devait donner un nouveau souffle à ce cadre ancien, un peu démodé.

L’histoire des relations entre voisins séparés par la Manche ne connaît pas seulement des cas d’alliances amicales, mais aussi des épisodes de querelles et de désaccords, y compris dans un passé récent. La précédente visite d’État comparable au programme de Macron avait eu lieu en 2008, sous la présidence de Nicolas Sarkozy (François Hollande avait visité Londres lors d’une courte visite officielle d’une journée, soit un autre statut). Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis, et l’un des événements majeurs de cet intervalle est le Brexit, qui a profondément tendu les relations entre la France et le Royaume-Uni. Paris a insisté pour une ligne dure dans les négociations avec les Britanniques dissidents, tandis que Londres cherchait à conserver les avantages de son appartenance à l’UE tout en se dégageant des obligations. Comme on le sait, un accord a été possible après 4,5 années de consultations difficiles, et tout le monde a poussé un soupir de soulagement lorsque, le 31 décembre 2020, le Royaume-Uni a officiellement quitté l’UE. La révision des principes anciens des relations entre voisins est toujours difficile : la liste des griefs mutuels s’allonge, et la transition vers de nouveaux accords sur de nouvelles bases prend du temps.

On peut supposer que la visite de Macron à Londres symbolise la fin de la période post-Brexit, et que cette page est désormais définitivement tournée.

Dans le contexte de la guerre toujours en cours en Ukraine, de la crise de l’OTAN et de la politique incohérente de la nouvelle administration américaine, quelqu’un en Europe doit prendre la responsabilité du déroulement des événements. Le retour de la bonne vieille Entente montre que la France et l’Angleterre sont prêtes à endosser ce rôle.

La coalition des volontaires

Cette expression est un peu tombée en désuétude, car la situation changeante des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine, sous médiation américaine, n’en prévoit plus désormais la possibilité. On peut toutefois rappeler qu’au début des efforts de Donald Trump pour arrêter les combats, l’introduction de forces de maintien de la paix en Ukraine était envisagée comme l’un des scénarios. Selon le président américain, la guerre en Ukraine était un problème européen, et le respect des conditions d’un cessez-le-feu (une fois conclu), ainsi que le contrôle des actions des parties, devaient relever de la responsabilité de l’Europe.

Au départ, la mission de maintien de la paix européenne était envisagée ainsi. Kiev et Moscou signent un accord de paix, les combats cessent, et pour garantir la sécurité de l’Ukraine, des unités de la «  coalition des volontaires  » – c’est-à-dire des forces des pays européens qui décident volontairement de participer à ce projet – sont déployées sur son territoire. Il est important de souligner que ces troupes devaient être placées non pas sur la ligne de front, mais en retrait, et qu’aucune opération de combat n’était prévue. Cette idée a été lancée en mars 2025 par le président Macron et le Premier ministre Starmer, mais elle paraissait aussitôt mal préparée.

On peut commencer par rappeler que la Russie a toujours été catégoriquement opposée à la présence en Ukraine de toute unité militaire de pays de l’OTAN. Admettons que les Européens courageux soient déterminés à ignorer les protestations de Moscou, mais, d’une manière ou d’une autre, sans un accord, même informel, une telle mission semblait une aventure. Il faut choisir : soit déployer des troupes et être prêt à combattre, soit obtenir l’accord des deux parties au conflit pour le maintien de la paix. Sinon, même la simple question «  répondre ou non aux tirs  » n’a pas de réponse claire.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer accueille le président français Emmanuel Macron à Downing Street, 10, Londres, 9 juillet 2025. Photo : Simon Dawson / No 10 Downing Street / CC BY-NC-ND 4.0

Les partenaires européens de la France et du Royaume-Uni comprenaient bien l’ambiguïté de cette situation et ne se pressaient pas pour rejoindre la «  coalition des volontaires  ». Seuls quelques pays ont donné des promesses vagues. Les initiateurs avaient d’abord annoncé 30 000 militaires pour la mission de maintien de la paix, mais seule la France a confirmé la présence de 10 000 soldats. Ainsi,

«  la coalition des volontaires  » se formait lentement et à contrecœur, tandis que les événements mondiaux et l’évolution des négociations entre Russie et Ukraine repoussaient cette idée au second plan. On peut même supposer que cette initiative européenne avait surtout pour but d’impressionner Donald Trump, plutôt que d’être mise en œuvre.

Mais la visite de Macron à Londres en juillet a relancé la discussion sur la «  coalition des volontaires  », car la France et le Royaume-Uni ont fait une déclaration commune annonçant leur volonté de former un contingent de 50 000 hommes et ont pour la première fois exposé clairement les objectifs de la mission : assurer la sécurité dans les airs et en mer. Si les Ukrainiens se débrouillent déjà assez bien en mer, personne n’a encore réussi à «  fermer le ciel  » au-dessus de l’Ukraine.

Cependant, les objections russes restent valables, et il n’y a pas d’accord de paix, ce qui laisse le projet de «  coalition des volontaires  » dans une sphère hypothétique. Néanmoins, ses contours concrets sont tracés pour la première fois. On ne peut exclure que ces plans soient surtout destinés à Donald Trump et ne dépassent pas le cadre d’un jeu diplomatique. Mais même si c’est le cas, l’annonce d’un effectif de 50 000 militaires pour une mission de sécurité européenne est une première et ne doit pas être sous-estimée.

Dissuasion nucléaire

En Europe, il n’y a que deux puissances nucléaires : la France et le Royaume-Uni. Leur puissance combinée (290 ogives pour la France et 225 pour le Royaume-Uni) est inférieure à l’arsenal russe et américain, mais suffisamment importante pour infliger des dégâts inacceptables à un adversaire. Tant que l’agression russe en Ukraine se poursuit et que les engagements des États-Unis dans le cadre de l’OTAN ne paraissent pas fiables, la position des principaux pays européens sur la dissuasion nucléaire prend une importance particulière.

Contrairement aux discussions sur la «  coalition des volontaires  », qui pourrait ou non voir le jour, il s’agit ici d’une véritable confrontation entre la Russie et l’Europe unie, et le renforcement de l’alliance franco-britannique dans le domaine nucléaire est à la fois un message fort et opportun adressé à Moscou.

Premièrement, il a été annoncé que les menaces envers d’autres pays européens pourraient être considérées comme des risques pour la sécurité nationale, touchant les «  intérêts vitaux  » de la France et du Royaume-Uni.

Deuxièmement, les forces de dissuasion nucléaire des deux pays, sans passer sous un commandement unique douteux, ont élevé leur coordination à un niveau sans précédent, incluant la synchronisation des patrouilles de sous-marins nucléaires. Contrairement à la pratique de l’OTAN, cette coordination se fait sur une base bilatérale, sans la participation des Américains.

Troisièmement, la décision a été prise de relancer la production des missiles de croisière Storm Shadow/Scalp (dans une version modernisée), qui ont été livrés à l’Ukraine et s’y sont bien comportés. La fabrication de ces missiles remonte à 1997 et résulte d’une coopération franco-britannique, mais aucun nouveau contrat n’avait été passé depuis 15 ans. Cet épisode illustre bien la conception récente de la sécurité européenne, où tous les problèmes étaient censés être laissés à l’OTAN. Les forces armées nationales étaient destinées à des opérations militaires-policières de courte durée dans des points chauds éloignés, et personne ne voyait la nécessité d’une production d’armement à grande échelle.

Mais les temps changent. Les missiles Storm Shadow/Scalp seront de nouveau produits, viendront renforcer les arsenaux européens, et les livraisons à l’Ukraine se poursuivront et augmenteront.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer et le président français Emmanuel Macron à Downing Street, 10, Londres, 9 juillet 2025. Photo : Simon Dawson / No 10 Downing Street / CC BY-NC-ND 4.0

Le renforcement de la coopération franco-britannique dans le domaine nucléaire comprend non seulement les points mentionnés, mais aussi bien d’autres, notamment dans le domaine du «  nucléaire civil  », ce qui témoigne d’une préparation minutieuse de l’accord et d’un haut niveau de confiance.

La Russie a été qualifiée à plusieurs reprises par les dirigeants européens de «  menace existentielle  » à long terme. Dans ces conditions, le rôle de la dissuasion nucléaire devient déterminant, et la coopération franco-britannique est essentielle pour la sécurité européenne.

Réaction de la Russie

Les déclarations de Macron et Starmer lors de la visite du président français à Londres n’ont pas passé inaperçues à Moscou. Si le Kremlin est préoccupé, il tente généralement, d’une part, de se moquer du développement gênant des événements et d’en minimiser l’importance, et d’autre part, de réfuter ses fondements par un ensemble d’arguments asymétriques.

La première partie du programme n’a posé aucune difficulté aux propagandistes russes, qui se sont moqués de la prétendue violation par Macron de tous les protocoles possibles à Londres, tandis que la presse britannique ne discutait que des histoires scandaleuses. Réduire l’image des dirigeants occidentaux à un groupe de personnages amusants et affairés incapables de rien de sérieux est une technique favorite des commentateurs politiques russes. Cette technique est généralement utilisée au moment où ces dirigeants commencent à agir vraiment.

Mais parallèlement, il existe une autre approche, destinée à un public plus sérieux, enclin à la conspiration. Elle explique la prise de décisions indésirables pour le Kremlin non par la réalité européenne, mais par des rancunes secrètes ou des chroniques historiques. Par exemple, le président Poutine a décidé(16) que la France et le Royaume-Uni ne lui ont toujours pas pardonné la dissolution de leurs empires coloniaux, ignorant le fait que Macron et Starmer justifiaient clairement leurs décisions par l’agression russe en Ukraine et la menace russe pour l’Europe.

En attendant, le renforcement de l’alliance franco-britannique apporte deux mauvaises nouvelles à la Russie.

La première est que la production d’armes en Europe, bien que lentement et difficilement, commence à redémarrer. Cela permettra d’augmenter le soutien à l’Ukraine et, ce qui est très important, de progresser vers l’autonomie stratégique en réduisant la dépendance aux États-Unis. Si la Russie envisage de tester la solidité des pays à la frontière orientale de l’UE, ces projets deviennent chaque année plus problématiques, indépendamment de la position de Washington sur la solidarité transatlantique.

La deuxième mauvaise nouvelle est que la coopération étroite entre la France et le Royaume-Uni dans le domaine nucléaire réduit les capacités russes de chantage nucléaire. Il n’est pas nécessaire d’annoncer officiellement quels pays européens sont couverts par le «  parapluie nucléaire  » de la nouvelle Entente : Macron et Starmer laissent à juste titre place à une «  ambiguïté stratégique  ». Mais à Moscou, on comprend qu’il ne faut plus compter sur l’ancienne insouciance européenne.

Cependant, bien sûr, une provocation russe à la frontière estonienne, si elle se produit, implique une réponse proportionnée par des moyens conventionnels, la dissuasion nucléaire restant une option de dernier recours, qui ne surviendra jamais. Mais pour l’équilibre des forces, elle doit exister, comme l’a montré l’exemple de l’Ukraine. Quoi qu’il en soit, lorsque la télévision russe recalculera le temps de vol des missiles jusqu’à Berlin, Paris ou Londres, il serait bon de prendre aussi en compte le temps de la riposte.

Sur la photo principale – la rencontre officielle entre le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer, Londres, 9 juillet 2025. Source : Simon Dawson / No 10 Downing Street / CC BY-NC-ND 4.0

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