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Le chemin de Pétain. Comment un héros de la Première Guerre mondiale a livré la France aux Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale

Le 15 août 1945, la Cour suprême de France a condamné le maréchal Pétain à la peine de mort pour conspiration avec l’ennemi et trahison d’État. Ce verdict historique a mis fin au long parcours de ce héros de la Première Guerre mondiale, devenu le symbole de la collaboration française avec le Troisième Reich. Il a aussi marqué le début d’une période intense de purges et de persécutions après-guerre contre les Français ayant collaboré avec le régime de Vichy. La personnalité même du maréchal reste, 80 ans plus tard, un sujet de débats, d’hypothèses et de contradictions.
En mai 1940, les troupes allemandes ont écrasé la France. Cette « défaite étrange », décrite et analysée par l’historien Marc Bloch, fut une surprise et un choc pour la majorité des hommes politiques français ainsi que pour toute la société française, sans parler du million de soldats faits prisonniers par les Allemands. Début juin, la classe politique, avec le gouvernement en exercice, s’est repliée en panique de Paris vers Bordeaux. Le 17 juin 1940, les Français ont entendu à la radio une voix monotone et vieillissante : « Je me livre à la France pour alléger ses souffrances ». C’était le maréchal de France, Philippe Pétain, qui s’adressait à eux.
Héros de la légendaire bataille de Verdun, il avait résisté aux Allemands et conduit son peuple à la victoire lors de la Première Guerre mondiale. La figure majestueuse de Pétain, à cheval sur un cheval blanc lors du défilé triomphal sur les Champs-Élysées en 1918, est gravée dans l’histoire de France et dans la mémoire de millions de Français. Mais cette fois, le maréchal ne se trouvait pas du côté des vainqueurs.
« C’est avec regret que je vous annonce aujourd’hui que nous devons cesser les hostilités », a-t-il déclaré à ses compatriotes, témoins d’une catastrophe nationale en train de se dérouler sous leurs yeux.
Dès début juin, le maréchal Pétain a déployé tous ses efforts pour convaincre le chef du gouvernement Paul Reynaud d’envoyer à Hitler une proposition de cessez-le-feu.
Contrairement à une grande partie des ministres qui espéraient élaborer un plan d’évacuation vers l’Algérie et d’autres colonies françaises pour poursuivre la lutte, le vieux maréchal était convaincu que participer à une seconde guerre en trente ans causerait un dommage irréparable au peuple français.
Menacant de démissionner et de provoquer une crise gouvernementale, Pétain obtint le départ de Reynaud et prit la tête du gouvernement. Le 10 juillet 1940, les députés français réunis dans le casino de la ville de Vichy votèrent pour accorder des pouvoirs extraordinaires au nouveau leader de la France. Ainsi commença la période la plus tragique de l’histoire moderne de la France – les quatre années du régime de Vichy.
Après la signature de l’armistice, la France fut divisée en deux zones. Au nord et au nord-ouest se trouvait la zone d’occupation allemande avec Paris pour capitale, tandis qu’au sud et au sud-est s’étendait la zone libre sous contrôle du régime de Vichy. Les Allemands ne pouvaient espérer meilleur résultat de leur blitzkrieg éclatant : ils obtinrent tout ce qu’ils voulaient, et même plus.
D’abord, ils disposaient d’un gouvernement français loyal, prêt non seulement à collaborer, mais aussi à fournir ses ressources administratives et policières pour gérer le pays. Un grand succès fut également le duo à la tête de ce gouvernement : le maréchal Pétain et Pierre Laval, son Premier ministre. Le premier inspirait confiance à une société française inquiète – sa réputation incontestée et son autorité offraient un espoir de sortie favorable de cette situation catastrophique. Le second, grâce à son opportunisme et son énergie, déployait tous ses efforts pour renforcer la collaboration vichysto-nazie et jouait un rôle clé dans la politique menée par le gouvernement.
Ensuite, Hitler conquit un territoire stratégiquement nécessaire pour poursuivre la guerre et l’expansion. La côte atlantique française – la Normandie et la Bretagne – constituait une plateforme essentielle pour attaquer la Grande-Bretagne, et les ressources naturelles françaises – alimentaires et industrielles – soulageaient l’économie militaire allemande.
Philippe Pétain incarnait parfaitement le rôle de père de la nation, venu une fois de plus au secours de la France dans une période difficile. Contrairement aux vrais fascistes français, comme Jacques Doriot – fondateur du Parti populaire français (PPF), ayant totalement adopté les codes politiques de Hitler et Mussolini – Pétain ne suscitait ni répulsion ni désobéissance chez les Français. Beaucoup d’entre eux, jusqu’en août 1944, étaient convaincus que leur sauveur combattait sur deux fronts : d’un côté, il protégeait la France en négociant avec les Allemands, et de l’autre, il gagnait du temps pour le débarquement allié et la libération du pays. En réalité, le vieux maréchal était un phénomène politique bien plus complexe.
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Pétain est le représentant d’une autre époque, révolue. Homme du XIXe siècle, il est né en province française en 1856 et, après une brillante carrière militaire, s’est installé à Paris. Pétain n’a jamais voté de sa vie, méprisait toujours le parlementarisme et la politique, adhérait aux valeurs catholiques et traditionnelles, et ne croyait pas à l’innocence d’Alfred Dreyfus. Malgré cela, le maréchal évitait de s’affilier aux mouvements ultradroitiers, ligues et partis proches idéologiquement, comme l’Action française de Charles Maurras ou le Parti social français du colonel de La Rocque.
Le 6 février 1934, une manifestation d’extrême droite a eu lieu à Paris, provoquée par de nombreux scandales de corruption et politiques. Elle a réuni divers mouvements et partis antiparlementaires et antirépublicains, frôlant le putsch. Lors des affrontements avec la police, plus d’un millier de personnes furent blessées, quatorze manifestants et un policier tués.
Bien que les manifestants aient été dispersés, la crise gouvernementale ne s’est pas fait attendre. Gaston Doumergue, ancien président de la République, fut nommé président du Conseil, figure respectée et autoritaire capable de former un « gouvernement d’union nationale » en ce moment difficile. Parmi les ministres, le maréchal Pétain fut nommé ministre de la Défense. Le vainqueur de Verdun hésita longtemps, mais accepta finalement l’invitation de Doumergue. Pour le maréchal, il ne s’agissait pas de politique, qu’il continuait à mépriser profondément, mais plutôt d’un service à la patrie, d’un nouveau sauvetage en des temps sombres : « Je suis à la disposition de la France. Mais je ne me suis jamais mêlé de politique et ne veux pas m’en mêler. » Et il faut reconnaître que Pétain ne comptait pas perdre de temps dans ce nouveau poste.
L’arrivée au pouvoir d’Hitler et ses plans de modernisation de l’armée allemande inquiétaient profondément Pétain. L’armée française n’avait pas été réformée depuis longtemps et s’affaiblissait progressivement, dans l’espoir d’un désarmement général. Elle n’était pas prête à une nouvelle invasion allemande.
À 78 ans, Pétain comprenait mieux que tout autre homme politique français les défis auxquels la France et l’Europe étaient confrontées en matière de réorganisation et de réarmement de l’armée. Le maréchal avertissait prophétiquement que dans les guerres futures, l’arme principale serait l’aviation et la lourde blindée, que l’armée serait équipée d’unités mobiles de chars et de motocyclistes, sans lesquelles la guerre moderne est impossible. Tentant de changer la situation désastreuse de la plus puissante armée européenne autrefois, Pétain élabora une réforme militaire radicale incluant la création d’une armée professionnelle puissante, la construction de nouvelles fortifications, la modernisation des armements, ainsi que l’augmentation et l’accélération de leur production.
Cherchant à sécuriser les frontières françaises, le ministre de la Défense tenta une normalisation et un rapprochement avec l’Italie fasciste, conclut un accord militaire avec la Pologne et affirma à plusieurs reprises la nécessité d’une coopération étroite avec les alliés britanniques et américains.
En novembre 1934, le gouvernement Gaston Doumergue démissionna. En neuf mois éphémères à son poste, Pétain n’avait pas achevé sa réforme militaire, mais avait malgré la résistance des grands partis politiques amorcé la modernisation et le réarmement de l’armée française. Plus important encore, le maréchal avait confirmé et renforcé sa réputation, y compris dans les cercles militaires. Sans parler des mouvements germanophobes et nationalistes, pour lesquels le héros de guerre au pouvoir était devenu un véritable favori. Sur fond de victoire du Front populaire aux élections législatives de 1936, des cercles de droite et conservateurs discutaient de la possibilité de créer un nouveau parti nationaliste autour de la figure de Pétain ; certains envisageaient même un coup d’État autoritaire sous l’égide du maréchal. Mais cette brève expérience gouvernementale désillusionna définitivement Pétain quant à la politique et aux élites incapables de mener des réformes.
Pourtant, les ambitions du maréchal, malgré son âge, ne s’éteignirent pas. Plus la nouvelle guerre en Europe semblait inévitable, plus l’Allemagne hitlérienne devenait agressive, plus Pétain désirait revenir à un poste important.
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En 1939, la guerre civile espagnole prit fin. L’arrivée au pouvoir du général Franco, conjuguée à la tension internationale, fut un signal d’alarme pour le gouvernement d’Édouard Daladier. Depuis le début de la guerre fratricide espagnole en 1936, la France entretenait des relations diplomatiques uniquement avec le gouvernement républicain du Front populaire (Frente popular), équivalent du Front populaire français. Le président du Conseil Léon Blum évitait toutefois un soutien militaire direct aux collègues espagnols de gauche, adoptant une politique de non-intervention et se limitant à l’accueil des réfugiés, ainsi qu’à une aide logistique et humanitaire.
Mais les victoires de Franco en 1937 et 1938, culminant avec la prise de Barcelone en janvier 1939, poussèrent le gouvernement français à envisager la reconnaissance de l’Espagne franquiste et la normalisation des relations avec elle. Il ne s’agissait pas seulement d’entretenir de bonnes relations avec un voisin, mais de minimiser le risque d’une guerre avec un allié potentiel d’Adolf Hitler. Pour une mission diplomatique de cette envergure, un ambassadeur de rang approprié était nécessaire. L’anti-françaisisme montait en Espagne, où la presse franquiste lynchait sans pitié les voisins pour leur soutien aux républicains. Pour Daladier, Pétain convenait parfaitement comme atout diplomatique dans la ville frontalière espagnole de Saint-Sébastien, où la représentation française ouvrit en mars 1939.
Envoyer Pétain en Espagne fut un excellent coup diplomatique – les Espagnols méprisaient les Français autant qu’ils respectaient le vieux maréchal pour ses mérites militaires.
De plus, Pétain connaissait bien ses collègues espagnols – notamment le général Jordana, ministre des Affaires étrangères de la dictature franquiste. Malgré un accueil froid et le mépris des autorités (Franco n’accorda même pas une visite formelle à l’ambassadeur français), Pétain parvint à s’installer en Espagne, à nouer des relations avec les Espagnols et les élites politiques. Son énergie inspirait le respect – il est resté dans les mémoires pour son tour automobile dans les villages espagnols et la distribution de cigarettes à son nom aux militaires espagnols. Il déploya des efforts considérables pour obtenir que l’Espagne s’engage à ne pas entrer en guerre et que le gouvernement Daladier remplisse de facto toutes les conditions imposées par le gouvernement Franco. Et ce, alors que ces conditions étaient, pour le moins, contraires aux intérêts militaires et économiques de la France.
Par exemple, Franco exigeait le retour de tout ce que les républicains avaient pu emporter en France – armes, or et militants politiques. Le ministre des Finances Paul Reynaud résistait activement à toute rapatriation des lingots et actifs espagnols avant la signature de la déclaration de neutralité, estimant que les fonds espagnols en France constituaient le seul levier de pression sur Franco. Usant de tout son prestige et de son autorité malgré son statut peu élevé dans la hiérarchie politique, Pétain finit par convaincre le gouvernement de remettre la majeure partie de l’or à l’Espagne. Ce qui, il faut le reconnaître, n’a en rien rapproché la France de ses objectifs diplomatiques.
La mission diplomatique du maréchal ne fut pas un succès. En six mois en Espagne, Pétain n’obtint pas une véritable normalisation des relations avec l’Espagne, sans parler de la garantie de neutralité espagnole en cas de nouvelle guerre européenne. Mais cette expérience lui montra une fois de plus la puissance de son image politique, de son style, de sa personnalité, suscitant le respect en France et dans le monde.
Le maréchal se rendit compte à quel point l’état-major français et les militaires lui étaient dévoués, et à quel point les politiciens parisiens étaient faibles et manipulés, incapables (à ses yeux) de prendre des décisions sérieuses.
L’ambassade en Espagne fut l’étape finale de la formation de l’image politique de Philippe Pétain, sans laquelle il est impossible de comprendre pourquoi il fut la dernière chance de la France en juin 1940. Cela explique aussi la confiance aveugle des Français, dont la majorité n’imaginait pas en quoi la collaboration organisée par leur héros national avec les Allemands allait se transformer. On dit que les ambitions viennent avec le succès. Dans le cas du maréchal, c’est indéniablement vrai.
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Le 4 septembre 1939, trois jours après l’invasion allemande de la Pologne, l’Espagne déclara officiellement sa neutralité. Cela ne fut pas grâce aux efforts de l’ambassadeur français, mais parce que Franco comprenait parfaitement les conséquences d’une entrée en guerre. L’Espagne, ruinée et dévastée par trois ans de guerre civile, ne pouvait se permettre de participer à un nouveau massacre.
La France et la Grande-Bretagne déclarèrent la guerre à l’Allemagne, commença la « drôle de guerre ». Le 10 mai 1940, Hitler envahit la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas, et trois jours plus tard, les « Panzer » pénétrèrent en France par les Ardennes. Paul Reynaud, à la tête du gouvernement après la démission de Daladier en mars, convoqua d’urgence Pétain à Paris – le 16 mai, le maréchal fut nommé son adjoint. Le 6 juin, le général de Gaulle entra au gouvernement comme secrétaire d’État adjoint à la Guerre et à la Défense nationale.
Pétain et de Gaulle se connaissaient bien depuis la Première Guerre mondiale. Se rendaient-ils compte, à Bordeaux avec le gouvernement en fuite, à quel point leurs chemins allaient diverger ? Le 17 juin, Pétain prit la tête du Conseil des ministres et signa l’armistice avec Hitler, acceptant de collaborer avec les Allemands. Le 18 juin, de Gaulle, réfugié à Londres, prononça l’un des plus grands discours de l’histoire de France, appelant ses compatriotes à la résistance et à poursuivre le combat. Dès le 2 août 1940, de Gaulle fut condamné à mort par contumace par le tribunal militaire vichyste.
Cinq ans plus tard, de Gaulle et Pétain échangèrent leurs places. Le général prit la tête du gouvernement provisoire après la libération de la France, tandis que le maréchal se retrouva sur le banc des accusés. En septembre 1944, Pétain fut contraint de se replier avec les Allemands.
Avec les restes du gouvernement de Vichy, le maréchal trouva refuge au château de Sigmaringen, où il resta jusqu’en avril de l’année suivante. Peu après, Pétain dut se réfugier en Suisse. Lorsqu’il apprit l’irréversibilité du procès à son encontre à Paris, la décision fut prise immédiatement – se rendre à la frontière française pour protéger son honneur devant la justice. Car le maréchal était convaincu de son innocence.
Au cours du procès ouvert le 23 juillet 1945, Pétain, âgé de 89 ans, prononça un seul discours d’ouverture dans lequel il exposa les principaux arguments de sa défense. Ce discours donna naissance à la théorie devenue le credo des partisans du vieux maréchal – la théorie du « bouclier et de l’épée ». Pétain choisit une formule rhétorique sophistiquée, grâce à laquelle il se plaça du camp des collaborateurs du Troisième Reich à celui de ceux qui lui résistèrent : « J’ai utilisé mon pouvoir comme un bouclier pour protéger le peuple français ». Suivait une déclaration encore plus controversée : « Tant que le général de Gaulle continuait la lutte hors de nos frontières, je préparais les voies pour la libération, gardant la France souffrante mais vivante ».
En 1954, ces déclarations, non étayées par aucun document, furent intégrées dans le livre de Robert Aron « Histoire de Vichy », où la période d’occupation fut présentée du point de vue des archives françaises modestes et des documents à la disposition de l’auteur. Aron soutint Pétain, estimant que le régime de Vichy avait permis de préserver la France et de protéger les Français des Allemands en attendant le débarquement allié et la Libération. Quant aux nombreuses lois antisémites et xénophobes, aux répressions et autres atrocités vichystes, l’historien ne doutait pas que la responsabilité en incombait à l’Allemagne, qui avait contraint les autorités françaises à se soumettre à la politique nazie. En fin de compte, sans Pétain, la France aurait été une véritable Pologne ! Comment expliquer autrement que les trois quarts des Juifs français aient survécu à l’Holocauste ?
Cela signifie-t-il que Pétain était vraiment le moindre mal ? Qu’au fond de lui, il n’a jamais accepté l’occupation allemande et espérait simplement gagner du temps pour les alliés ?
La réalité était, pour le dire doucement, tout autre. Une multitude d’historiens, de Robert Paxton à Laurent Joly, dont beaucoup, notamment Paxton, ont travaillé avec des archives allemandes, ont montré que Pétain et une grande partie de son gouvernement avaient leur propre projet xénophobe et ultraconservateur de transformation de la société française. Ce projet puisait ses racines dans les conflits sociopolitiques internes français : la Révolution française, la séparation de l’Église et de l’État, l’affaire Dreyfus, la victoire du Front populaire, l’échec de mai 1940.
En réalité, Pétain réussit à rassembler dans son gouvernement divers mouvements nationalistes, conservateurs et d’extrême droite, pour qui cette « surprise divine » fut une occasion de se venger, de prendre leur revanche. Sur qui ? Sur ceux que l’écrivain Charles Maurras appelait les « quatre États confédérés » : protestants, juifs, francs-maçons et métèques. Ce furent eux – étrangers, étrangers (autres) – qui devinrent les victimes des lois et décrets, au mieux limitant leurs droits, au pire envoyant certains à Drancy, puis à Auschwitz.
L’historien Robert Paxton, devenu la bête noire des cercles d’extrême droite et conservateurs, a démontré que la majorité des lois et décisions antisémites prises par Vichy étaient des initiatives du gouvernement lui-même, et non le résultat d’une pression allemande. Il s’agissait précisément de l’antisémitisme français, devenu un des axes de la politique de Pétain.
Lors de la rafle du Vélodrome d’Hiver – la plus massive déportation simultanée de Juifs français – aucun Allemand ne participa. Les 12 884 Juifs arrêtés, parmi lesquels des vieillards, des femmes et des enfants, furent capturés par la police parisienne qui exécutait un ordre gouvernemental.
S’appuyant sur les archives allemandes, Paxton put analyser pleinement le rôle que la direction nazie attribuait à la France occupée. Les Allemands voulaient concentrer le moins possible de personnes et de ressources en France, en s’appuyant sur ses propres capacités et la collaboration du gouvernement de Vichy. Même après la conférence de Wannsee, la position stratégique du pays reléguait au second plan la « solution finale à la question juive », faisant de l’exploitation des ressources françaises, de la préparation à un éventuel débarquement ennemi et du maintien d’un climat « calme » la priorité principale.
Comment alors expliquer le zèle du maréchal Pétain ? Le vainqueur de la bataille de Verdun avait en effet sa propre vision de ce à quoi devait ressembler « sa » France. Cette vision fut formulée dans le projet de « Révolution nationale », lancé par le gouvernement de Vichy à la fin de 1940. Catholique, débarrassée des étrangers et des communistes, vivant grâce à la fertilité des terres de ses villages, cette France ressemblait beaucoup au pays où grandit le jeune Philippe dans les années 1860. Un pays où il ne put jamais revenir.
Le général de Gaulle grâcia le maréchal, mais le condamna à la prison à vie sur l’île d’Yeu. En 1951, Philippe Pétain mourut à l’âge de 95 ans.
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Beaucoup ont tenté de définir le « pétainisme », le « pétaino-gaullisme » et d’autres courants idéologiques liés à la figure de Pétain. Aujourd’hui encore, des historiens, écrivains, journalistes et hommes politiques défendent le sauveur de la France, qui faillit devenir son fossoyeur. Pendant quatre ans, pour la première et (jusqu’à présent) dernière fois de son histoire, la France fut gouvernée par l’extrême droite – et cette période est sans aucun doute un élément fondamental de l’identité politique de ceux qui, volontairement ou non, ont hérité des valeurs, idées et visions de la France propres au régime de Pétain.
« Travail, Famille, Patrie » au lieu de « Liberté, Égalité, Fraternité » – le symbole principal aussi bien pour Vichy que pour ceux qui, au cours de ces quatre-vingts ans – de Jacques Isorni à Jean-Marie Le Pen – ont plus ou moins repris le flambeau du maréchal et de ses partisans.
Le représentant le plus emblématique de cette base fanatique est Éric Zemmour, polémiste conservateur connu, candidat à la présidentielle de 2022. Bien que ses chances d’accéder au pouvoir soient faibles, de plus en plus de Français écoutent ses récits sur le « déclin français », la France « qui n’existe plus », le « grand remplacement » des Européens blancs par des Arabes et des Africains, les musulmans menaçant la civilisation occidentale. Il n’est pas étonnant que Zemmour, qui rêve d’expulser les immigrés et les musulmans de France, affirme que « Pétain sauvait les juifs ». Car pour que l’extrême droite contemporaine puisse se débarrasser de ses complexes et de sa stigmatisation, il faut justifier ses prédécesseurs. Parfois en réécrivant l’histoire.


