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Émigration et suicide : ce qu’il faut savoir pour prévenir de nouvelles tragédies

Début janvier 2026, près de Paris, le journaliste et émigré russe Evgueni Safronov est tragiquement décédé. Cette histoire a mis en lumière la vulnérabilité des personnes confrontées au stress prolongé et à l’isolement social, des réalités auxquelles sont confrontés de nombreux émigrés. Nous avons discuté avec les spécialistes de la ligne d’aide psychologique Reforum Help des signes de mal-être psychologique et des moyens de s’aider soi-même ou d’aider les autres dans ces moments-là.
Evgueni Safronov a déménagé en France il y a environ six mois. Selon ses collègues, ce journaliste freelance de 38 ans a eu beaucoup de mal à vivre son émigration, la perte de son environnement professionnel habituel, et souffrait de solitude et de dépression. Quelques jours avant sa mort, il avait signalé le piratage de ses comptes numériques, ce qui semble avoir accentué son anxiété et son sentiment d’insécurité. La police française considère qu’il s’agit d’un suicide ; l’enquête se poursuit.
Le décès d’Evgueni Safronov n’est malheureusement pas un cas isolé. Il met en lumière une réalité dont on parle encore peu dans les milieux d’émigrés : le risque suicidaire élevé auquel sont confrontées les personnes en situation d’exil forcé, souvent prolongé.
Vulnérabilité loin de chez soi
Les psychologues de Reforum Help travaillent régulièrement avec des personnes ayant des pensées ou des intentions suicidaires. Plus de trois ans après le départ massif de Russie, beaucoup sont sortis de la phase d’adaptation initiale et se trouvent à l’étape d’intégration. À ce stade, un moment difficile survient : si la nouvelle vie ne s’est pas construite et qu’un retour est impossible ou dangereux, le sentiment de « temporaire » laisse place à une impasse. Les pensées suicidaires cessent alors d’être marginales et deviennent malheureusement un phénomène de masse.
L’émigration n’est pas simplement un déménagement dans un autre pays. C’est presque toujours un état d’incertitude, un empilement de pertes qui se renforcent mutuellement. On perd son cercle social, son sentiment de foyer, une identité stable, sa réalisation professionnelle et le sentiment de reconnaissance. À cela s’ajoute l’impossibilité de rentrer librement, la séparation d’avec les proches, une nostalgie épuisante et la sensation que l’ancienne vie est finie alors que la nouvelle n’a pas commencé.
Cette expérience ne crée que rarement un problème de toutes pièces, mais elle exacerbe fortement des vulnérabilités déjà existantes. Le stress chronique, les épisodes dépressifs, les traumatismes, certaines particularités psychologiques ou le manque d’habitude à demander de l’aide peuvent être amplifiés par l’émigration. Souvent, la personne se retrouve sans soutien — soit parce qu’il n’y en a pas, soit parce qu’elle n’ose pas ou ne sait pas en demander. La pression monte, et à un moment, les pensées suicidaires apparaissent non comme un désir de mourir, mais comme un moyen de mettre fin à une douleur insupportable.
Il est difficile de mesurer précisément l’ampleur du problème. Mais la communication au sein des communautés d’émigrés, l’expérience des services psychologiques et les informations relayées dans l’actualité montrent que le risque suicidaire est déjà devenu critique parmi les migrants russophones.
Pourtant, ce problème est très peu pris en charge ; le contexte culturel et politique de cette émigration est mal compris dans de nombreux pays, et le sujet lui-même reste invisible et souvent ignoré. Si la situation ne change pas, il ne faut pas s’attendre à une diminution, mais à une augmentation des risques suicidaires.
Les services psychologiques en émigration doivent de plus en plus souvent fonctionner en mode crise. Il ne s’agit plus seulement d’angoisse ou de tristesse, mais de pensées suicidaires, de comportements à risque et de préparation concrète à un passage à l’acte, ce qui nécessite des protocoles spécifiques et une réaction rapide.
Quelle est l’ampleur de la zone à risque ?
Aux premiers stades de la crise suicidaire, la personne parle souvent de ses pensées. Les discussions sur la mort, les phrases du type « je n’ai aucune raison de vivre », « je suis fatigué », « je ne vois pas d’avenir » — tout cela sont des signaux sérieux (même si, de l’extérieur, cela peut parfois sembler être des plaintes ou une recherche d’attention).
D’un point de vue professionnel, c’est un appel à l’aide. Tant que la personne parle, elle espère encore être vue et entendue. Cela peut se manifester par un ralentissement dépressif, un stress chronique sans issue, une perte de capacité à ressentir de la joie ou, au contraire, des sautes d’humeur soudaines et une agitation inhabituelle.
Si une personne parle régulièrement de pensées suicidaires et que son état se dégrade, il est important d’agir. L’idéal est de l’aider à consulter un spécialiste : dans de nombreux pays, il existe des services de crise, parfois gratuits, et les associations de migrants disposent souvent de ces ressources.
Mais l’aide d’un professionnel n’est pas le seul recours possible. Il est important de mettre ses propres affaires de côté, d’être présent, d’écouter. Au début d’une aide en situation de crise, même un professionnel commence souvent par cela : il s’assied et écoute. Un proche peut tout à fait faire de même. L’essentiel est de ne pas ignorer les signaux et, si l’on manque de ressources, de solliciter l’aide d’autres personnes.
Si vous vous surprenez à ne plus vouloir vivre
Lorsque des pensées de dévalorisation ou d’inutilité apparaissent, l’autosoutien ne suffit pas toujours. Il est important d’essayer d’en parler à quelqu’un — un ami, un proche, un psychologue. Parfois, il est plus facile d’en parler à une connaissance ou à un inconnu.
Si l’état n’est pas critique mais que l’on ressent de la tristesse ou du vide, une activation douce peut aider : sortir de chez soi, marcher d’un point A à un point B, aller dans un lieu familier, bouger un peu sans se forcer. Et, si possible, il faut chercher du soutien : cela aide non seulement à traverser un moment difficile, mais aussi à changer peu à peu sa vision intérieure du monde.
Ce que peuvent faire les proches
Après la prise de décision de mettre fin à ses jours, l’humeur de la personne s’améliore parfois — elle se sent soulagée par la certitude. C’est pourquoi il est parfois impossible de reconnaître la phase finale. Si la tragédie survient, la culpabilité des proches est compréhensible, mais il est important de savoir que parfois, même un spécialiste ne peut rien faire.
Mais au début, les proches peuvent vraiment beaucoup : rappeler à la personne son importance, parler de ses réussites, soutenir, rester en contact, proposer une promenade. Il ne faut surtout pas minimiser, faire pression ou exiger de « se ressaisir ». Il est bien plus important d’aider à envisager un autre avenir, à trouver des repères dans le présent et à tenir bon lors de conversations difficiles, si l’on en a la force. Ce ne sont pas tant les mots qui comptent, mais la possibilité pour la personne d’exprimer sa douleur et d’être entendue. Endurer cette conversation — ne pas interrompre, ne pas changer de sujet, ne pas vouloir tout « réparer » immédiatement — c’est déjà une forme d’aide. Et si l’on n’a pas les ressources, c’est aussi normal : il faut alors solliciter quelqu’un qui en a.
Quand la situation devient une urgence
Si la personne met de l’ordre dans ses affaires, donne ses objets, recherche des médicaments, écrit des lettres d’adieu, il s’agit d’une situation d’urgence. Dans ces cas, même les professionnels appellent les secours et obtiennent une hospitalisation. Il vaut mieux que l’aide arrive « pour rien » que pas du tout. Après la crise, il est particulièrement important d’assurer le soutien, le suivi de l’état et une psychothérapie régulière, car les tentatives répétées sont malheureusement possibles.
Le risque suicidaire en émigration est une réaction psychique à un séjour prolongé dans l’incertitude, la perte et la pression systémique.
Egor Burtsev, coordinateur du service psychologique Reforum Help, et ses collègues travaillent quotidiennement avec cette réalité. « Les migrants forment un groupe vulnérable. Nous vivons sans soutien, dans l’incertitude et la marginalisation sociale. Tout cela crée un stress intense et multiforme. Beaucoup sont liés à un travail dont ils ne peuvent se détacher, à des relations de dépendance, à l’impossibilité de retourner dans leur pays où sont restés leur maison, leur travail ou leur famille. Cette pression mène parfois à des états critiques, y compris des pensées suicidaires », explique Burtsev. « Le plus souvent, lors des consultations, nous sommes confrontés à l’anxiété, la dépression, des crises relationnelles, la perte de sens et de repères. Le sentiment de culpabilité de nos clients cède la place à un sentiment de perte et d’inutilité, aussi bien dans le pays d’accueil que dans le pays d’origine, et le durcissement des règles migratoires ou l’impossibilité de voir ses proches crée une frustration intérieure importante. Nous recevons des personnes très différentes — y compris des personnes fortes, connues, charismatiques, qui s’en sortaient seules auparavant, mais qui, à un moment donné, n’y arrivent plus. Il y a d’anciens prisonniers politiques, des personnes avec un syndrome de stress post-traumatique ou des traumatismes complexes, ou encore des troubles mentaux aggravés. »
Le responsable de Reforum Help ajoute qu’avec ses collègues, il étudie régulièrement l’état psychologique de leurs clients, suit le niveau d’anxiété, de dépression et la vision de l’avenir : « Nous observons également la croissance post-traumatique — la capacité à transformer l’expérience traumatique et à trouver des pistes pour avancer ».
Dans un avenir proche, Reforum Help lancera une nouvelle vague d’étude sur l’état psychologique des migrants (voici les résultats de la précédente enquête). Les résultats aideront le service psychologique à ajuster la quantité et les formats d’aide. Nous remercions d’avance les lecteurs du « Most » pour leur participation.


