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Face aux horreurs de la guerre. Quelles conséquences pour l’Europe des nouveaux contours du monde en Ukraine

Moins il y a de liens économiques, culturels et simplement humains entre la Russie et les pays européens, plus il y a d’histoires conflictuelles, plus il sera facile de basculer vers un éventuel affrontement militaire. Personne en Europe ne souhaite une telle évolution, mais l’accord de paix russo-ukrainien tel que l’impose l’administration américaine ressemble à un répit pour l’agresseur. Par conséquent, l’Europe et l’Ukraine doivent construire ensemble une nouvelle architecture de dissuasion face à la Russie, sans perdre de temps.

Vladimir Poutine et Donald Trump lors d’une conférence de presse conjointe à Anchorage, le 16 août 2025. Photo : kremlin.ru

Au cours des dernières semaines, l’attention s’est portée sur un nouveau plan de paix pour mettre fin à la guerre en Ukraine, qui a connu des transformations étonnantes et a été accompagné de scandales retentissants. Comme on pouvait s’y attendre, les parties ne sont pas parvenues à un accord, si ce n’est de poursuivre les consultations. Néanmoins, la publication dans la presse internationale des 28 points du plan initial, puis de diverses versions corrigées, a permis de comprendre les sujets de discussion et les points de désaccord majeurs. Le président Trump, de son côté, n’a pas renoncé à insister, par tous les moyens, sur un accord de paix basé sur sa propre vision.

Les dirigeants de l’UE n’ont pas participé aux négociations, mais ils ont suivi de près leur déroulement et ont maintenu le dialogue avec le président Zelensky comme avec les représentants de l’administration américaine. Il est évident que la mise en œuvre de plusieurs dispositions du plan de paix, comme le dégel des avoirs russes à Bruxelles ou la levée des sanctions européennes, nécessite l’accord des Européens eux-mêmes. Mais à ce stade initial, où l’on discute des grandes lignes d’un éventuel cessez-le-feu théoriquement acceptable pour la Russie et l’Ukraine, sans entrer dans les détails, la présence des Européens ne semblait pas indispensable, surtout compte tenu de la profonde crise de confiance entre Moscou et Bruxelles et des tensions croissantes entre Washington et les capitales européennes.

Il existe cependant un élément important qui explique l’intérêt accru de l’Europe pour les récentes discussions autour du nouveau plan de paix. Il s’agit de l’apparition, pour la première fois, d’une conception relativement cohérente du cessez-le-feu, avec des principes fondamentaux qui, selon toute vraisemblance, ne changeront pas lors des futures négociations. Bien sûr, personne ne peut aujourd’hui prédire ni la date de la fin de la guerre, ni les paramètres précis de l’accord de paix. Mais il semble déjà possible de dégager quelques thèses fondamentales sur lesquelles cet accord pourrait reposer.

Premièrement, l’arrêt des combats se fera selon la ligne de front actuelle. Cela n’exclut pas certaines concessions territoriales, mais crée une situation d’après-guerre où, d’une part, l’Ukraine continuera d’exister comme État indépendant, mais, d’autre part, perdra durablement le contrôle d’une partie importante de son territoire. Le statut juridique des territoires occupés restera incertain pour une durée indéterminée. Le caractère temporaire du cessez-le-feu, dans lequel personne ne remporte de victoire décisive, et la nature agressive du régime de Poutine, laissent penser qu’une reprise de la guerre dans un avenir proche est très probable. L’Ukraine comme la Russie pourront toujours trouver un prétexte pour cela.

Deuxièmement, il est peu probable que l’Occident global puisse offrir à l’Ukraine de véritables garanties de sécurité, quels que soient les engagements inscrits dans l’accord. Les États-Unis sont déterminés à se désengager des affaires européennes, et l’idée européenne d’envoyer en Ukraine une force de maintien de la paix issue d’une «  coalition de volontaires  » se heurte, d’un côté, à une forte opposition de Moscou et, de l’autre, ne bénéficie pas du soutien nécessaire à Washington. Ainsi, la seule garantie de sécurité pour Kiev ne peut être qu’une armée nationale forte.

Troisièmement, la reconstruction de l’Ukraine doit devenir une tâche paneuropéenne, car il n’existe pas d’autre schéma. Du point de vue des alliés européens de Kiev, la source naturelle de financement de la reconstruction après les horreurs de la guerre sont les avoirs russes gelés. Mais cette idée suscite l’indignation à Moscou. On peut s’attendre à ce que la tension entre la Russie et l’UE s’aggrave encore dans ce domaine. En réalité, l’Europe, confrontée à des difficultés économiques, n’a ni argent en trop ni marge de manœuvre. Les gouvernements européens, comme les contribuables, sont généralement d’accord pour que les dépenses de reconstruction de l’Ukraine soient financées par les avoirs russes gelés. Il ne reste qu’à trouver une solution technique qui ne fasse pas fuir d’autres investisseurs et ne soit pas une proie facile pour les avocats russes devant les tribunaux. Ce que Moscou appellera un vol, Bruxelles le considérera comme une juste compensation des destructions subies. Mais cela ouvre la voie à une nouvelle escalade entre l’Europe et la Russie, à laquelle il faut se préparer.

L’Europe devra réfléchir à ces évolutions dans un avenir proche.

Questions de sécurité

Les événements des dernières années ont dissipé en Europe plusieurs illusions dangereuses.

Premièrement, il est devenu évident que la principale menace vient de l’Est et que la vie paisible et sereine appartient au passé. La guerre hybride menée par la Russie ne date pas d’hier, même si les troupes russes n’ont pas encore franchi les frontières de l’UE et qu’aucun coup de feu n’a été tiré. Les sabotages répétés, les câbles sectionnés en mer Baltique, les mystérieux lancements de drones et de ballons anonymes, ainsi que les attaques informationnelles, montrent clairement que l’Europe ne dispose pas aujourd’hui d’arguments suffisants pour dissuader l’adversaire à ses frontières orientales, à l’image de la coexistence pacifique de l’époque de la guerre froide. Il en découle qu’il faut créer et présenter de tels arguments.

Deuxièmement, la confiance dans la solidarité transatlantique s’est effondrée, et l’article 5 du traité de l’OTAN ne promet plus une protection fiable. De plus, les États-Unis ont non seulement perdu leur statut d’allié des Européens, mais sont devenus un acteur qui entend faire ses «  affaires  » aux dépens de l’Europe. La nouvelle Stratégie nationale de sécurité des États-Unis, qui consacre deux pages et demie sur 33 à l’Europe, affirme que le vieux continent est en déclin profond et doit être réformé à l’américaine. Sinon, l’effondrement serait inévitable. Difficile d’imaginer un document plus convaincant, de la part du président Trump et de son entourage, pour persuader les Européens qu’ils devront désormais compter uniquement sur eux-mêmes, et que l’OTAN appartient aux archives de l’histoire.

Troisièmement, une guerre se profile à laquelle on n’était pas préparé. L’exemple ukrainien montre que des pans entiers de l’art militaire moderne, notamment la production et l’utilisation massive de drones, sont quasiment inexistants en Europe, et que les doctrines antérieures doivent être révisées d’urgence.

Il est clair que toutes ces inquiétudes sont liées, d’une manière ou d’une autre, à la transformation des relations avec les États-Unis, que les Européens auraient préféré éviter. Dans ce contexte, tout au long de 2025, depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, les dirigeants européens ont choisi la tactique de l’apaisement envers le président américain. Ils espéraient qu’un mélange de concessions et de flatterie (modérée ou non) permettrait de préserver l’apparence d’une alliance et de retarder la rupture. Aujourd’hui, cette approche ne semble plus efficace. L’Europe a dû faire de nombreux sacrifices, de l’acceptation des droits de douane américains sans mesures de rétorsion à l’acceptation du leadership américain dans les négociations avec la Russie et l’Ukraine, alors même que les paramètres du futur accord de paix concernent directement la sécurité européenne. On ne sait pas très bien ce que cela a permis de gagner, si ce n’est du temps — mais là encore, rien n’est sûr.

La réalité montre que la pression américaine sur l’Europe ne cesse d’augmenter et continuera de croître.

L’amende infligée au réseau X pour violation du règlement européen DSA(10) a provoqué non seulement l’indignation de son propriétaire Elon Musk, qui a proposé en réponse de dissoudre l’UE, mais aussi des critiques de la part du président Trump. On pourrait se demander en quoi cela concerne les États-Unis, l’union des pays européens ou leurs lois internes. Mais le problème, c’est que, selon la vision actuelle du monde de l’administration américaine, l’Europe n’a pas d’autre choix que de suivre les directives de Washington, de payer pour leur mise en œuvre et de ne pas faire preuve d’indépendance excessive. Le président Trump et son entourage ne cachent pas leur hostilité envers l’UE et multiplient les tentatives pour l’affaiblir.

Tout cela aurait pu rester l’objet de discussions abstraites, d’autant que la diplomatie européenne a toujours su ramener la confrontation avec les États-Unis au rang de disputes domestiques entre alliés — des querelles qui ne sont que de façade — mais cette fois, il s’agit véritablement de questions de sécurité.

Comment l’OTAN réagira-t-elle en cas d’attaque russe ? Et si l’OTAN hésite pendant des semaines, à quoi sert-elle ? Et aussi : si l’on reconnaît la profonde crise de l’OTAN, est-ce vraiment une bonne idée d’acheter massivement des armes américaines (l’OTAN étant le premier marché d’exportation d’armes des États-Unis) ? Ne vaudrait-il pas mieux investir cet argent dans la production européenne, plutôt que de continuer à dépendre de fournisseurs extérieurs ?

Le programme européen de réarmement, ainsi que le renforcement de la défense au niveau national, notamment en Allemagne et en Pologne, montrent que l’on passe des paroles aux actes. Mais il reste un long chemin à parcourir pour que l’Europe acquière une autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, ce qui demandera à la fois une volonté politique, des investissements importants et la reconstruction de savoir-faire industriels perdus.

L’avenir européen de l’Ukraine

L’adhésion possible de l’Ukraine à l’Union européenne suscite de nombreux débats. D’un côté, l’Ukraine ne répond pas à de nombreux critères d’adhésion à l’UE et le pays est secoué par des scandales de corruption. De l’autre, ce pays a déjà payé très cher son choix européen, ce qui permet de parler de circonstances exceptionnelles.

Mais l’avenir de l’armée ukrainienne, la plus grande d’Europe en nombre et forte d’une expérience inestimable de la guerre moderne, demeure une question à part entière. Il ne fait aucun doute que Moscou voit comme l’un de ses principaux objectifs la création d’une configuration d’après-guerre où les capacités de résistance de l’Ukraine seraient considérablement réduites. C’est pourquoi les projets de plan de paix que les émissaires de Trump discutent au Kremlin comportent toujours des clauses sur la réduction des effectifs de l’armée ukrainienne et la privation de ses armes à longue portée. Il est évident que les intérêts de l’Europe sont diamétralement opposés.

Il ne s’agit pas seulement d’un raisonnement cynique sur une Ukraine combattante qui permettrait aux Européens de gagner du temps et de renforcer leur potentiel de défense. Présenter ainsi la position de Bruxelles serait une simplification inacceptable.

Pour l’Europe, il est réellement crucial qu’après la conclusion d’un cessez-le-feu, la Russie n’ait aucune chance de désarmer et de soumettre l’Ukraine. Les conquérants intègrent toujours les soldats de l’armée vaincue dans leurs propres rangs. Un tel scénario pour l’Ukraine est inacceptable pour l’Europe.

C’est pourquoi on assiste déjà à un renforcement de la coopération militaire entre Kiev et les capitales européennes, notamment dans la production de composants d’armement pour l’armée ukrainienne, dans l’étude par des spécialistes européens de l’expérience du combat (en particulier de la guerre des drones), et dans d’autres domaines. Il est clair que les Ukrainiens aimeraient plus de détermination de la part de leurs alliés, mais ces nouvelles formes de coopération sont importantes en elles-mêmes, renforçant la sécurité mutuelle et apportant de nouveaux arguments pour l’intégration rapide de l’Ukraine dans les structures de l’UE.

L’affrontement avec la Russie

Les efforts du Kremlin pour diviser l’Occident uni n’ont pas été vains, même s’il est difficile de dire dans quelle mesure cette division est due à Moscou ou à des causes objectives. Quoi qu’il en soit, le sort de l’OTAN ne tient qu’à un fil, Donald Trump supporte de moins en moins les dirigeants européens, et l’unité au sein de l’UE elle-même est loin d’être totale.

Cependant, la crise de la solidarité transatlantique a eu pour effet d’accroître la prise de conscience, chez les Européens, de la nécessité de tourner la page de la dépendance envers les États-Unis et d’assumer eux-mêmes la responsabilité de leur sécurité. Comme souvent, la menace commune a beaucoup facilité la diffusion de cette idée.

Rien n’unit autant les gens qu’un ennemi potentiel à l’horizon. L’invasion de l’Ukraine a montré que le régime de Poutine ne se soucie ni des engagements internationaux pris volontairement, ni du droit, et agit uniquement en fonction du rapport de force.

Les États frontaliers de l’UE l’avaient compris depuis longtemps, en particulier ceux qui ont connu l’occupation soviétique. Mais Moscou a lancé une guerre hybride à l’échelle de l’Europe — et si, jusqu’en 2022, la France et l’Allemagne cherchaient à ménager la Russie et à ne pas rompre les ponts, il n’y a désormais plus de raison pour une telle modération.

Le président Poutine, de son côté, ne cesse de proférer des menaces, rappelant que la Russie est prête à la guerre «  dès maintenant  ».

Ainsi, la tension entre Moscou et Bruxelles ne fera que croître dans un avenir proche. L’UE prépare un crédit de réparation pour l’Ukraine à partir des avoirs russes et l’abandon total du gaz russe d’ici 2027, ainsi que de nouvelles restrictions sur le pétrole russe. Moins il y a de liens économiques, culturels et simplement humains entre la Russie et les pays européens, plus il y a d’histoires conflictuelles, plus il sera facile de basculer vers un possible affrontement militaire. Personne en Europe ne veut voir une telle évolution, mais l’accord de paix tel que l’impose l’administration américaine ressemble à un répit pour l’agresseur. Par conséquent, l’Europe et l’Ukraine doivent construire ensemble une nouvelle architecture de dissuasion face à la Russie, sans perdre de temps.

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