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«La France n’a pas besoin de la vérité. Elle a besoin d’espoir»

Déjà président, de Gaulle aimait dire qu’il était le seul homme politique à défendre les intérêts de la France, car il était critiqué à la fois par la gauche et la droite. Il y a une part de vérité là-dedans.

Un panneau illustrant des scènes de la vie de Charles de Gaulle, au bureau de tourisme de Colombey-les-Deux-Églises. Photo : Wikipedia

Le 25 août 1944, Paris fut libéré de l’occupation allemande. Le soir même, le général de Gaulle se rendit à l’hôtel de ville, l’Hôtel de Ville, où il prononça un discours historique devant les Parisiens rassemblés. « Paris ! Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré ! Paris qui s’est libéré lui-même, Paris libéré par son propre peuple avec le concours des armées françaises, avec le concours de toute la France qui combat, la France seule, la vraie, l’unique et éternelle », s’exclama le chef de la France libre, dont la voix tonitruante était bien plus connue que sa silhouette majestueuse de deux mètres, son visage allongé aux yeux perçants et son grand nez. « Le général microphonique » — comme l’avait surnommé la propagande nazi-vichyste pour ses légendaires émissions sur la BBC — apparaissait pour la première fois en chair et en os dans sa patrie depuis le début de la guerre. Son discours improvisé ne marqua pas seulement la libération de la France et de sa capitale : il engendra le mythe gaulliste, qui changea non seulement le destin du général lui-même, mais aussi celui de son pays.

Le général Charles de Gaulle, président du Comité français de libération nationale, s’adressant aux habitants de Cherbourg depuis le balcon de la mairie, le 20 août 1944. Photo : Wikipedia / US Army

Dans son discours, de Gaulle ne mentionna ni les forces alliées, ni le Conseil national de la Résistance, dont la contribution à la libération de Paris et de la France fut inestimable. C’est ainsi qu’il posa les bases de sa propre mythologie.

Premièrement, de Gaulle se déclara de facto libérateur de la France et de Paris.

Arrivé au bon moment et au bon endroit, le général réussit non seulement à affirmer sa légitimité — activement contestée par d’autres membres de la Résistance — mais aussi à lui donner une dimension nationale et populaire, comme s’il incarnait lui-même cette « France qui combat ».

Deuxièmement, de Gaulle créa un autre mythe, que l’historien Henri Rousso qualifiera plus tard de « mythe résistant ». Ce mythe résistant soutient que la majorité des Français résistait à la fois aux Allemands et aux compatriotes collaborateurs. Il naquit à la frontière entre la foi sincère — et très mystique — de de Gaulle en une France éternelle, grande et irréprochable, et sa volonté de falsifier la réalité historique pour servir ses intérêts politiques.

Les « Mémoires de guerre » en trois tomes de de Gaulle commencent par ces mots devenus cultes : « Toute ma vie, j’ai eu une certaine idée de la France ». Souvent, cette idée contredisait les faits historiques. Car le général comprit vite que l’histoire est avant tout un mythe national, dont il pouvait être à la fois l’auteur et le personnage.

En 1969, Marcel Ophüls acheva son film documentaire devenu un classique, La Chaleur et la Pitié, dans lequel il exposait « une autre » histoire de l’occupation allemande, attaquant frontalement le mythe résistant. Le film fut censuré et interdit à la télévision. Plus tard, Ophüls raconta que, lorsque l’on demanda à de Gaulle pourquoi le film n’avait jamais été diffusé, il répondit : « La France n’a pas besoin de la vérité. Elle a besoin d’espoir ».

***

Les racines du mythe gaulliste remontent au tout début de la Seconde Guerre mondiale. Le discours appelant à la résistance, prononcé par de Gaulle le 18 juin 1940 à Londres, devint d’abord la carte de visite du général, puis — encore pendant la guerre — un des éléments centraux de sa symbolique. Il est intéressant de noter que peu de ses compatriotes entendirent cet appel célèbre. Les historiens estiment que ceux qui l’entendirent ne le comprirent pas, et ceux qui le comprirent — et décidèrent de prendre les armes — ne l’entendirent pas. De Gaulle donna lui-même à son appel une importance fondamentale pour son image, le mentionnant chaque 18 juin pendant la guerre. Dans son interprétation, il était le premier résistant, le seul à avoir eu le courage, en pleine catastrophe nationale et panique générale, de rassembler les partisans et de continuer la lutte. Ce récit politique — pour le moins tendu historiquement — vint à plusieurs reprises en aide à de Gaulle après son retour au pouvoir en 1958.

Charles de Gaulle au micro dans les studios de la BBC à Londres, entre 1940 et 1943. Photo : Wikipedia / Keystone-France

La longévité politique du général — près de trente ans sur la scène politique française — s’explique en grande partie par son habileté à exploiter sa légitimité historique en tant que chef de la Résistance, homme par définition dévoué à la France et à ses idéaux, contrairement à ceux qui, en collaborant avec l’ennemi, les trahirent.

L’histoire de de Gaulle est celle d’une capacité à incarner le pouvoir, la culture et les valeurs de manière à ce que des millions de Français puissent trouver dans l’image politique gaulliste quelque chose de familier, qui leur ressemble — quelque chose qui leur appartient.

L’historien Jean Garrigues écrivait que l’unicité et l’universalité de la figure du général résidaient dans sa capacité à incarner le triptyque héroïque classique de l’histoire française : unificateur, combattant et prophète. Ainsi, il remplit simultanément trois fonctions politiques fondamentales, inaccessibles à aucun de ses prédécesseurs à la tête de la République — unir les Français, les protéger et les inspirer à rêver de nouveau. Sans doute seuls deux dirigeants français — Louis XIV et Napoléon Bonaparte — s’étaient-ils approchés d’un tel succès. Mais eux, loin de partager les convictions démocratiques et républicaines. Dans quelle mesure de Gaulle lui-même était-il républicain ?

Déjà président, de Gaulle aimait dire qu’il était le seul homme politique à défendre les intérêts de la France, car il était critiqué à la fois par la gauche et la droite. Il y a une part de vérité là-dedans. En 1946, de Gaulle quitta le gouvernement, estimant que les efforts des socialistes et surtout des communistes avaient ramené en France un « régime des partis » qui l’avait perdue six ans plus tôt. Refusant de participer aux combinaisons politiciennes, aux coalitions partisanes et autres jeux idéologiques, le général décida de se retirer dans sa propriété de campagne à Colombey-les-Deux-Églises.
À l’exception de rares apparitions publiques et conférences de presse, de Gaulle disparut pratiquement des radars. Il se concentra sur ses deux grands projets.

À gauche : Charles de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, vers 1950 ; à droite : le livre de de Gaulle « Mémoires de guerre » avec sa signature. Photo : Wikipedia

D’abord, de Gaulle se mit à écrire ses mémoires pour raconter aux Français son propre rôle dans leur histoire et sa vision de cette histoire. Il poursuivit également sa réflexion sur une réforme radicale des institutions françaises, peaufinant le projet de nouvelle constitution présenté en juin 1946 à Bayeux. Le général pressentait qu’il jouerait encore un rôle dans l’histoire de la France.

Après douze ans d’exil à Colombey, de Gaulle attendit enfin son retour. Ou plutôt son appel à revenir. Le gouvernement français, embourbé dans la guerre d’Algérie, perdit le contrôle des militaires sur l’autre rive de la Méditerranée. Soupçonnant les politiciens parisiens de vouloir « livrer » l’Algérie au Front de libération nationale, les militaires décidèrent de prendre les choses en main. Le 13 mai 1958, ils organisèrent des manifestations massives à Alger en soutien à « l’Algérie française ». Sur l’impulsion du jeune gaulliste Léon Delbecque, les généraux Massu et Salan annoncèrent la création d’un Comité de salut public. Bientôt, la principale revendication des insurgés fut le changement de pouvoir à Paris — et le retour du général de Gaulle.

L’effondrement de la Quatrième République parlementaire, que de Gaulle avait condamnée dès le début, arriva finalement. Le général réapparut comme le sauveur de la France — ce Français désintéressé et infiniment dévoué à sa patrie depuis juin 1940, dont dépendait le destin du pays. Mais derrière ce retour triomphal, dans un moment dramatique, se cachaient de nombreux espoirs déçus.

Durant la crise algérienne, de Gaulle avait une seule carte en main — le silence. Personne ne connaissait vraiment sa position sur la question, alors chacun projetait sur son retour ses propres espoirs.

Les généraux Massu et Salan étaient convaincus que de Gaulle n’oserait jamais abandonner l’Algérie. Mais le chef de la Résistance, qui avait longtemps maintenu une position ambiguë, ne pensait pas garder cette colonie nord-africaine qu’il considérait — comme les autres parties de l’empire français — comme un obstacle sérieux au développement économique et politique de la France. Tandis que le camp des partisans de « l’Algérie française » vivait dans l’illusion d’une manœuvre politique réussie, communistes et socialistes descendirent dans la rue pour protester contre le « coup d’État » gaulliste. Non seulement le retour du général fut en partie le fruit de la pression militaire, mais sa condition fut un blanc-seing pour élaborer une nouvelle constitution — beaucoup plus présidentielle, bonapartiste —, bien éloignée de l’esprit de la gauche française. De Gaulle fut rapidement accusé, d’une part, de trahison envers la France et son empire, et d’autre part, d’ambition dictatoriale.

Charles de Gaulle en uniforme militaire s’adressant à la télévision, appelant le peuple français à soutenir sa politique en Algérie, le 29 janvier 1960, lors de la « semaine des barricades ». Photo : Wikipedia / Lindeboom, Henk / Anefo

Cet épisode en dit long sur l’image mythologique de de Gaulle. Pendant les douze années passées à Colombey, la société française en vint à percevoir le général comme un sage, gardien de la nation, décidé à s’isoler en attendant une nouvelle catastrophe, un nouvel appel à l’aide. De Gaulle renforça cette perception en publiant ses mémoires, dont le premier tome parut en 1954.

Il y exposa non seulement sa vision — souvent contradictoire — de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance, mais aussi son univers intérieur, son imagination, ses écrits. Le livre se vendit comme des petits pains — cent mille exemplaires le premier mois. De plus, de Gaulle s’affirma définitivement comme « apolitique », refusant de se ranger à gauche ou à droite. « La France, c’est tout à la fois. La gauche, ce n’est pas la France ! La droite, ce n’est pas la France ! La France, c’est tous les Français réunis », déclara-t-il en 1965. Lui, Charles de Gaulle — sauveur de la France, comparable à Jeanne d’Arc — était le seul à pouvoir incarner tous les Français réunis.

La question de savoir si de Gaulle était de gauche ou de droite reste à ce jour un casse-tête pour tout étudiant en sciences politiques.

Après la libération de la France, de Gaulle dirigea un gouvernement provisoire composé de représentants de différentes forces politiques. Tous, des partisans du général aux communistes, étaient unis par la Résistance. L’une des tâches principales du gouvernement provisoire fut de mettre en œuvre le programme politique des « Jours heureux », élaboré en 1944 par le Conseil national de la Résistance. Ce projet de transformation radicale de la société française comprenait de nombreuses mesures inspirées des idées de gauche.

C’est le gouvernement de Gaulle qui accorda le droit de vote aux femmes, lança la nationalisation des banques et reconnut le droit de grève comme constitutionnel, sans parler de la création d’un vaste système de protection sociale qui fit de la France un véritable État-providence. Comment se fait-il que l’idole de la droite française ait mené des réformes dignes du Front populaire ? Mieux encore, déjà président, le général affirmait que « du point de vue de l’humanité, le capitalisme n’offre pas de solution satisfaisante ». De Gaulle était-il communiste ?

Charles de Gaulle, 1910. Photo : Wikipedia

De Gaulle est né dans une famille aisée typique de la fin du XIXe siècle. Elle adhérait aux valeurs catholiques traditionnelles, fréquentait l’église et lisait le journal d’extrême droite Action française. Henri de Gaulle, son père, était « monarchiste de cœur et républicain d’esprit ». Le jeune Charles assimila les deux principales composantes idéologiques de ce monde — le catholicisme social proche du progressisme et le patriotisme dévoué, proche du nationalisme. Comme tout enfant ayant grandi avec le ressentiment français et le revanchisme après l’occupation de l’Alsace et de la Lorraine par la Prusse, il absorba avec le lait maternel le culte de la guerre et la soif de vengeance pour l’humiliation nationale. Malgré sa proximité avec le maréchal Pétain, de Gaulle n’hésita pas à fréquenter des hommes politiques de gauche, tels que Léon Blum.

Les valeurs militaires traditionnelles de de Gaulle — ordre, hiérarchie, maintien de l’ordre social existant — se mêlaient de plus en plus à son aspiration au progrès, à sa capacité d’adaptation aux changements politiques et sociaux.

Lors d’une de ses conférences de presse légendaires au Palais de l’Élysée, de Gaulle utilisa une métaphore intéressante pour définir ses « coordonnées politiques ». « La ménagère veut un aspirateur, un réfrigérateur, une machine à laver et même, si possible, une voiture. C’est le mouvement. Mais en même temps, elle ne veut pas que son mari traîne n’importe où, que ses fils mettent les pieds sur la table et que ses filles ne rentrent pas à la maison la nuit. C’est l’ordre. La ménagère veut le progrès. Elle ne veut pas le désordre. Eh bien, il en va de même pour la France — il faut du progrès, pas du désordre. »

Charles de Gaulle et John Kennedy à l’issue des négociations au Palais de l’Élysée, Paris, France, 2 juin 1961. Photo : Wikipedia / John Fitzgerald Kennedy Library, Boston

C’est cela, le gaullisme — la capacité à avancer avec son temps tout en conservant son identité. De Gaulle ne rentrait dans aucun cadre précisément à cause de son pragmatisme, de son habileté et de sa nécessité constante de s’adapter à une réalité en rapide évolution. Cela se voit notamment dans son regard réaliste sur la nouvelle société française d’après-guerre, qui avait besoin de réformes sociales et économiques modernes. Mais ce « réalisme gaulliste » s’exprimait encore mieux dans la politique étrangère française sous la présidence de de Gaulle. Quatre années d’occupation allemande et la menace d’un contrôle américain après la libération étaient pour lui un souvenir douloureux. Le général se fixa un objectif clair et vital : faire de la France une puissance pleinement indépendante et souveraine. Pour cela, outre d’importants investissements dans le développement de l’énergie atomique et de l’armement nucléaire français, il fallait trouver une position originale sur la scène internationale chauffée à blanc par la guerre froide. De Gaulle choisit une troisième voie, refusant de choisir entre l’Organisation du pacte de Varsovie et l’OTAN. Son postulat intérieur — ni le capitalisme prédateur américain, ni le communisme soviétique impuissant — se retrouva aussi dans la politique étrangère française. Le général était convaincu qu’une France forte et grande est une France souveraine. Seule une telle nation pouvait jouer un rôle particulier dans les relations internationales, en y défendant ses valeurs et ses intérêts.

Charles de Gaulle en couverture du magazine Time du 5 janvier 1959. Image : Wikipedia / Time Inc., illustration par Bernard Buffet

Le 28 septembre 1958, lors d’un référendum constitutionnel, plus de 82 % des Français approuvèrent la nouvelle constitution et le gouvernement proposés par de Gaulle. Bien que le général ait eu de nombreux opposants en France — notamment les communistes, représentant pas moins d’un quart des électeurs — sa légende fascinait au-delà des appartenances partisanes. Cela se voit, entre autres, au nombre de lettres que le général recevait lorsqu’il était président. En moyenne, il recevait environ cent mille lettres par an, mais lors des années marquées par des événements particuliers pour les Français, leur nombre augmentait considérablement. Ainsi, au moment de sa démission en mai 1969, le cabinet présidentiel reçut quarante mille lettres en quelques semaines seulement. Le mythe gaulliste remplissait parfaitement sa fonction.

En 1958 commença l’ère de la Cinquième République, dans laquelle de Gaulle réussit à concilier l’inconciliable. Comme l’a dit une députée gaulliste, le régime gaulliste est « une monarchie où le peuple a le droit de tuer le roi ».

Le général réussit à incarner deux grandes passions françaises — l’amour de la République et le besoin d’un pouvoir centralisé incarnant le peuple français dans son ensemble. C’est là toute l’originalité, mais aussi le défaut, d’un tel système.

La mythologie gaulliste et l’image politique emblématique de de Gaulle furent non seulement la cause du succès du régime qu’il proposa, mais aussi sa condition. Lorsque, en 1969, « le plus grand des Français » quitta le palais de l’Élysée, la Cinquième République perdit son contenu — elle perdit celui pour qui elle avait été construite. Quelques mois avant sa mort, le fidèle compagnon et successeur de de Gaulle à la présidence, Georges Pompidou, écrivait : « Privé du charisme du fondateur de la Cinquième République, le chef de l’État sera pratiquement tout le temps obligé d’intervenir et de soutenir par ses actions quotidiennes sa supériorité, qu’il ne pourra pas obtenir automatiquement par le vote ». Valait-il donc la peine de créer un régime politique entièrement centré sur une seule personne ? Dans quelle mesure était-il démocratique de concentrer le pouvoir entre les mains d’un seul homme, en espérant ses convictions républicaines ?

Le président de la République française Charles de Gaulle traversant Île-sur-Suippe, un village du département de la Marne, après son voyage dans les Ardennes, 22 avril 1963. Photo : Wikipedia / Gnotype / CC BY-SA 3.0

L’unicité de de Gaulle réside dans sa sensibilité politique, où se mêlent son caractère autoritaire et sa foi mystique dans le lien démocratique avec le peuple français. Le général était convaincu qu’il existait une confiance mystérieuse entre lui et ses compatriotes — condition nécessaire à la poursuite de leur chemin commun. Il dut à plusieurs reprises — parfois de manière coquette, parfois tragique — démontrer la profondeur de sa foi. En 1946, il quitta le gouvernement parce qu’il ne sentit pas chez les Français la volonté de changer de régime politique. En mai 1968, alors que des millions de Français faisaient grève et que Paris était secoué par des affrontements entre police et étudiants, le général disparut. Plus tard, les journalistes apprirent que, déçu par ses compatriotes, de Gaulle s’était retiré à Baden-Baden chez son proche compagnon, le général Massu, qui le convainquit de ne pas démissionner. Enfin, l’acte final de la tragédie gaulliste en 1969 fut provoqué par un référendum perdu, qui, selon de Gaulle, marquait la fin de la compréhension mutuelle entre lui et les Français, signe de la fin de leur histoire commune.

En novembre 1970, le général de Gaulle mourut à l’âge de 80 ans. Mais son mythe continua de vivre.

Le général prit soin de son héritage pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli. Le ministère de la Culture créé en 1958, dirigé par le proche compagnon de de Gaulle André Malraux, et la centralisation de la Cinquième République permirent à son fondateur de monopoliser presque entièrement la politique mémorielle française. On ressentait partout, des manuels scolaires aux cérémonies officielles, « une certaine idée de la France » selon le général.

Probablement, il n’existe pas en Europe un seul pays où l’État intervient dans l’histoire et la mémoire nationale autant qu’en France depuis soixante-cinq ans.

Un des nombreux exemples de la façon dont de Gaulle utilisa la politique mémorielle d’État pour construire son mythe fut la « pantéonisation » — la réinhumation au Panthéon — de Jean Moulin, héros de la Résistance. Lors de la cérémonie solennelle du 19 décembre 1964, les véritables héros de la Résistance n’étaient pas les résistants eux-mêmes, mais leur leader officiel — le président de la République Charles de Gaulle. Daniel Cordier, secrétaire de Moulin, qui joua un rôle important dans l’unification des différents courants de la Résistance, ne reçut même pas d’invitation officielle à la cérémonie. Le 18 juin 1940, le 25 août 1945, le 19 décembre 1964 : ce ne sont là qu’une petite partie des dates témoignant du mécanisme du mythe gaulliste : l’histoire de de Gaulle est l’histoire de la Résistance.

De Gaulle laissa derrière lui des lieux mémoriels légendaires — sa maison à Colombey, où fut érigée après sa mort une croix de Lorraine de 44 mètres, la colline de Saint-Vallier, où un colossal mémorial fut construit à son initiative en mémoire des résistants, ainsi que des milliers de rues, avenues et places portant son nom. Restent aussi célèbres les conférences de presse gaullistes, où le général brillait par son éloquence, son esprit et son art. « Le plus grand des Français » est cité par des hommes politiques de gauche comme de droite, et le parti Les Républicains se réclame toujours du gaullisme. Pour la majorité des Français, de Gaulle est devenu un symbole abstrait de la France, un mythe dans lequel chacun peut retrouver une part de ses idéaux et de ses valeurs. Car, malgré l’autoritarisme et le mysticisme dont on peut parfois lui faire reproche, il reste dans l’histoire de France comme le plus humain et sincère des hommes politiques français.

Charles de Gaulle lors d’un voyage au Québec. Sur la photo, il se tient devant l’église du Chemin du Roy à Sainte-Anne-de-la-Pérade, le 26 juillet 1967. Photo : Wikipedia / Nichole Ouellette / Maurice Cossette / CC BY-SA 4.0

Lorsqu’un journaliste demanda à de Gaulle s’il craignait un « vide politique » après son départ, le général répondit : « Ce qu’il faut craindre, ce n’est pas le vide, c’est l’excès ». Aujourd’hui, alors que de Gaulle et le gaullisme sont devenus des noms communs, et que les mythes, grandes citations, confiance dans les hommes politiques et « certaine idée de la France » ont disparu de la politique française — en un mot, tout ce qui était cher au général — il devient évident qu’il avait raison.

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