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Où les nouveaux invités prennent place à la table qui leur est préparée. Qui et pourquoi vote pour les populistes de droite en Europe ?

Le populisme de droite n'est pas une idéologie universelle, et tout ce qui dépasse les sentiments antiglobaux et antimigrants est soumis à des manœuvres tactiques qui ont leurs particularités locales selon l'agenda du pays. Pourtant, on peut identifier les raisons du succès des populistes de droite à travers l'exemple du parti de Marine Le Pen en France.

Ces dix dernières années, dans le monde libre, les forces politiques que l'on peut globalement qualifier de populistes de droite sont en plein essor. Précisons immédiatement la terminologie : les populistes ne sont pas ceux qui promettent beaucoup aux électeurs. La démocratie implique une compétition politique, et dans le cadre d'une campagne électorale, tous les candidats, issus de partis anciens ou nouveaux, cherchent d'une manière ou d'une autre à plaire aux citoyens en leur promettant la prospérité sous leur direction. Bien sûr, plus un mouvement est radical, plus ses promesses sont généralement ambitieuses, mais la caractéristique principale des populistes ne réside pas là.

Le populisme, dans son acception générale, est généralement compris comme une position politique opposant un peuple vertueux mais naïf à des élites corrompues et intéressées, déconnectées des difficultés du quotidien et utilisant le pouvoir à leurs propres fins. Il est tout à fait naturel que pour exprimer ces idées, il faille une connexion directe avec les électeurs, contournant toutes les instances intermédiaires (parlement, justice, presse, etc.), où les élites rusées peuvent toujours déformer la vérité. Les racines historiques du populisme remontent à l'Antiquité et se retrouvent partout où la politique publique existe sous une forme ou une autre. Le populisme est ancré dans l'idée même de démocratie, où la source du pouvoir et de sa légitimité est le peuple, et il peut donc toujours surgir quelqu'un prétendant être un représentant plus honnête et authentique que ceux déjà en place. Chaque époque trace cependant ses propres lignes de fracture entre le peuple et les élites, et la nôtre a ses spécificités, notamment la crise de la démocratie représentative et la diffusion des réseaux sociaux, où un nombre croissant de citoyens ne fait plus confiance aux forces politiques en place ni aux sources officielles d'information, et ne croit plus que les vieilles élites représentent les intérêts du peuple.

Cela dit, le principal succès de la dernière décennie revient précisément aux populistes de droite. Parmi eux, on range, avec des degrés divers de pertinence, Donald Trump aux États-Unis, Nigel Farage au Royaume-Uni, Marine Le Pen et son Rassemblement National (RN) en France, le parti AfD en Allemagne, Viktor Orbán en Hongrie et bien d'autres. On peut distinguer deux grandes orientations contemporaines du populisme de droite qui rassemblent les programmes de ces leaders. En termes très généraux, il s'agit d'un isolationnisme fondé, d'une part, sur des sentiments antiglobaux, et d'autre part, sur des sentiments antimigrants. Cette proximité se limite à ces points politiques, tandis que les positions économiques des populistes de droite peuvent varier, allant du libéralisme à un paternalisme étatique.

De plus, même les détails symboliques dans l'image des partis diffèrent souvent selon les pays. Par exemple, la prière collective de l'administration Trump est difficilement imaginable sous la forme du RN ou de l'AfD en cas d'arrivée au pouvoir en France ou en Allemagne. De plus, RN et AfD s'entendent mal entre eux, à cause de déclarations contradictoires de certains leaders de l'AfD que le RN a interprétées comme néonazies, ce qui est inacceptable pour l'électorat français.

Il n'est donc pas surprenant que les différences entre ces partis de différents pays soient plus nombreuses que les ressemblances.

Nouvelles approches

Contrairement à leurs voisins européens proches, où les populistes de droite ont souvent créé de nouvelles structures politiques pratiquement à partir de rien, le RN est un «  vieux parti  ». Jean-Marie Le Pen a transmis à sa fille Marine un appareil partisan pleinement opérationnel, souffrant toutefois de plusieurs défauts, notamment une marginalité difficile à surmonter. Le Front National (FN) était un mouvement de nationalistes français aisés et était perçu par la société comme un groupe aux idées dépassées, frôlant la xénophobie. L'entrée de Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002, où il a subi une défaite écrasante, fut à la fois un coup de chance et le sommet de ses espérances.

Marine Le Pen a entrepris un important travail de transformation du parti, incluant son renommage de FN en RN (du Front National au Rassemblement National), elle a mis son père à la retraite et placé les questions sociales au cœur de son programme politique. Alors que son père, fidèle aux vues économiques classiques de droite, croyait en une économie libre, Marine Le Pen, ayant complètement révisé ses positions, s'est engagée à défendre un système étendu de garanties sociales étatiques. Malgré les évidentes tendances démographiques et le déficit du fonds de retraite, elle a soutenu l'idée d'abaisser l'âge de la retraite. Parallèlement, elle critique systématiquement la politique migratoire, voyant dans les programmes trop généreux d'aide aux migrants la cause du déficit budgétaire français et de la hausse de la dette publique.

Personne ne prétend que le gouvernement fait tout parfaitement, ni que le RN n'a pas de raisons valables pour ses critiques. L'essentiel est ailleurs : contrairement à son père et à ses positions idéologiques, Marine Le Pen parle beaucoup des problèmes sociaux.

Les populistes de droite français ne se contentent plus de critiquer l'afflux de migrants comme une menace pour l'identité nationale ou de dénoncer l'inefficacité des structures internationales et des bureaucrates européens – ils relient directement les difficultés des gens ordinaires à ces deux causes principales.

Par ailleurs, Marine Le Pen évite soigneusement toute déclaration pouvant être perçue comme raciste. Elle se positionne pour tous les Français, quelle que soit la couleur de leur peau. Elle est contre toute discrimination, mais pour un durcissement des règles migratoires. C'est précisément ce que souhaite entendre le Français moyen, fatigué des efforts quotidiens, du manque de perspectives, et qui cherche des explications simples à ses malheurs.

Il faut reconnaître que le niveau d'optimisme dans la société française n'est pas très élevé. Le rythme de croissance économique a été assez faible ces dernières décennies, ce qui a accumulé le mécontentement. Contrairement aux glorieux Trente Glorieuses (années 50, 60 et 70 du XXe siècle), une carrière professionnelle permet rarement aujourd'hui d'atteindre un bon niveau de vie, d'acheter une maison ou de faire des économies importantes. À cela s'ajoutent la dégradation du secteur social et la hausse de la criminalité, liée principalement au trafic de drogue. Il est évident que la rhétorique des populistes de droite trouve un terrain fertile dans ces conditions, surtout s'ils parviennent à relier leurs attaques traditionnelles contre les migrants et les élites aux problèmes des gens ordinaires.

Qui vote ?

Il faut dire que Marine Le Pen a obtenu de bons résultats parmi toutes les catégories de la population. Le graphique ci-dessous présente les données sur le vote des hommes et des femmes aux élections européennes, qui sont représentatives car basées sur un système proportionnel. On voit qu'à l'époque de Jean-Marie Le Pen, les hommes sympathisaient davantage avec son programme brutal, tandis qu'aujourd'hui les préférences des hommes et des femmes sont à peu près équivalentes.

Source : jean-jaures.org

De même, la répartition des voix est devenue plus équilibrée entre les différentes tranches d'âge.

Source : jean-jaures.org

Le profil sociologique de l’électeur du RN correspond de plus en plus à la structure de la société française. Il y a vingt ans encore, on pouvait affirmer avec raison que l’électorat de Marine Le Pen avait une spécificité régionale et sociale, mais aujourd’hui on constate que le RN recueille dans toutes les catégories de la population plus de voix qu’auparavant.

Une transformation qualitative s’est opérée dans la conscience des citoyens. Pendant longtemps, toute mention de Marine Le Pen et du RN était accompagnée de l’épithète «  d’extrême droite  », ce qui provoquait immédiatement le rejet de nombreux Français. Marine Le Pen, cependant, ne s’est pas découragée et a mené un important travail de «  normalisation  » politique de son image et de celle du parti dans son ensemble, attirant de nouvelles figures et évitant toute déclaration pouvant être perçue comme xénophobe.

La combinaison réussie d’une rhétorique antiglobale et antimigrante ancienne avec une attention aux problèmes sociaux et des réformes internes au parti a porté ses fruits. Le RN est une force politique sérieuse et prétend au pouvoir.

Une question distincte concerne le vote des citoyens français d’origine étrangère, notamment les Russes. Il n’existe pas d’études fiables à ce sujet, car il s’agit d’un groupe social très hétérogène qui a peu de points communs entre ses membres. L’émigration russe en France compte plusieurs vagues. Il est évident que les descendants de la première vague ne diffèrent guère aujourd’hui des Français de souche, tandis que ceux arrivés plus récemment et qui ne sont pas encore pleinement assimilés peuvent préférer une ligne migratoire moins dure que celle proposée par le RN.

La guerre en Ukraine peut aussi influencer le choix de ces électeurs, puisque Marine Le Pen n’a pas caché ses sympathies pour Vladimir Poutine. Bien qu’elle ait condamné l’agression russe, il n’est pas certain qu’en cas d’arrivée au pouvoir le RN ne cherche pas à trouver certains compromis avec le Kremlin.

Où sont vos alliés ?

C’est un problème des populistes à toutes les époques. Il n’est pas surprenant que les vieux partis et élites politiques, que le RN accuse d’avoir échoué dans tous les domaines, ne se précipitent pas pour former une coalition avec leurs détracteurs et continuent de leur rappeler leur passé «  d’extrême droite  ». Une alliance avec les populistes de gauche est évidemment impossible, et Marine Le Pen, malgré tous ses efforts, reste désespérément seule. Même en obtenant 30 % des voix aux élections législatives, elle ne parvient pas à trouver des alliés pour former une coalition gouvernementale. Un scénario similaire, mais dans une autre configuration, s’est produit lors des présidentielles de 2017 et 2022 et est très probable en 2027 : Marine Le Pen accède sereinement au second tour, mais ensuite tous mettent de côté leurs désaccords pour s’unir contre elle.

La force des populistes de droite est aussi leur faiblesse. La rhétorique antisystème du RN peut toucher sa cible et plaire à beaucoup de citoyens, mais l’électeur occidental ne veut pas de révolutions et, globalement, fait confiance aux institutions de la société civile.

Marine Le Pen se trouve dans une situation difficile avec un procès pour usage inapproprié des fonds du Parlement européen. Sa tactique a consisté à se présenter en victime de persécution politique, mais même son électorat n’est pas prêt à tolérer des infractions si elles sont prouvées devant la justice. Ce n’est pas un hasard si le RN a renoncé à appeler à des manifestations massives en soutien à Marine Le Pen : le niveau de soutien aurait probablement été très modeste.

En réalité, les populistes de droite, après avoir obtenu un succès relatif ces dernières années, se trouvent devant un choix difficile. D’un côté, ils peuvent tenter de prendre des positions encore plus radicales et gagner par la force, à l’image de Donald Trump, en balayant tout sur leur passage. D’un autre côté, les particularités politiques de l’Europe dictent un style différent, avec un degré de polarisation sociale distinct. Dans ce cas, un programme de «  normalisation  », comme celui appliqué avec succès par Marine Le Pen, est nécessaire, mais cela réduit les marges de manœuvre. Le groupe RN à l’Assemblée nationale est très important, ses voix comptent beaucoup pour le gouvernement et pour l’adoption des lois – mais il faut alors reconnaître que le RN fait désormais partie du système, portant la responsabilité de son fonctionnement, et non plus une opposition désespérée.

Ce carrefour tactique sera sans doute décisif pour l’avenir des populistes de droite en tant que force politique significative en Occident.

Sur la photo principale – les leaders du RN Marine Le Pen et Jordan Bardella. Source : Instagram de Marine Le Pen

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