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«Un idéaliste dangereux, en avance sur son temps» : ce que Robespierre et Navalny ont en commun

Robespierre était un utopiste, croyant aux idéaux élevés et à la possibilité d’un changement libre et juste de la société. Cette dimension morale de la politique, presque une axiome, est à la base de tout discours sur la révolution. Pourtant, sa «  religion civique  » principale restait la foi en la vertu humaine. Ce même idéalisme en politique qui fait tant défaut aujourd’hui.

Peinture (détail) représentant l’arrestation de Robespierre, XIXe siècle. Image : Jean-Joseph-François Tassaert

Je commencerai par une citation : «  En mai 2011, l’État français a annoncé qu’il mettait aux enchères chez Sotheby’s des manuscrits de Robespierre, et la Société des études robespierristes, conjointement avec l’Institut d’histoire de la Révolution française et plusieurs autres institutions et organisations, a lancé une campagne de souscription. Mille souscripteurs se sont réunis, ce qui a permis de collecter la somme nécessaire pour acquérir ces manuscrits, aujourd’hui conservés aux Archives nationales. Chacun a contribué selon ses moyens, conscient de l’importance de l’histoire de la Grande Révolution française pour la construction de notre République.  »

Étonnant, n’est-ce pas ? Il ne s’agit pas ici d’un monopole d’État sur l’histoire (vers lequel la Russie glisse de plus en plus vite). Dans un pays libre, sans idéologie officielle, des gens donnent volontairement leur argent pour des documents sur un homme qui… Et c’est là que les questions commencent. Qu’est-ce qui a motivé ces gens ? Le désir de préserver la mémoire de Robespierre — révélant leurs sympathies politiques — ou simplement l’intérêt pour la grande Révolution (je note que l’État français ne s’en approprie pas, comme en témoigne au moins sa politique d’archives) ? Quels que soient les sentiments que suscite Robespierre, il ne laisse personne indifférent.

Le recueil s’intitule en version originale «  Robespierre. Portraits croisés  ». Ses auteurs sont des historiens contemporains, sous la direction de maîtres tels que Philippe Bourdin et Michel Biard. Ils écrivent sur Robespierre comme s’ils avaient aboli la distance temporelle : il n’est pas pour eux une figure historique, mais un homme politique dont les idées n’ont pas perdu leur actualité après 300 ans.

Nous avons devant nous un jeune avocat qui, dans la province d’Arras, défend les pauvres et les personnes politiquement vulnérables. Et quelques années plus tard, il s’en prend avec fureur et éloquence au système générant l’inégalité. Ici, le lecteur russe ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec Alexeï Navalny.

Plus d’un demi-siècle avant l’apparition du marxisme, Robespierre prédisait la nécessité de transformer la conscience humaine pour construire une nouvelle société — précisément dans cet ordre. Pourtant, cela restait un cercle vicieux : pour changer la conscience et instaurer la vertu, la société devait elle-même changer. Mais ce changement était impossible sans la participation de chacun de ses membres. Voici donc Robespierre, qui réfléchit sérieusement à l’éducation afin de former le citoyen. Il veut rendre l’éducation de base non seulement universelle et gratuite, mais aussi de qualité. Mais il manque de temps. À un moment donné, la Terreur apparaît à Robespierre comme une issue à cette impasse.

Les auteurs du recueil voient en Robespierre un inventeur d’utopie, «  tellement irréalisable d’un point de vue politique que, confrontée à la réalité, elle ne peut qu’entraîner des milliers de victimes, cette même Terreur attribuée à l’Incorruptible, idéaliste dangereux, en avance sur son temps, et précurseur des régimes totalitaires du XXe siècle  ».

La Terreur jacobine est née comme une solution situationnelle — et terrible. Si tu ne peux pas changer le système, détruis-le.

Robespierre considérait une autre utopie, économique celle-ci : «  un libéralisme pur et strict — parce qu’il exige une intervention active de l’État  ». Il est évident que les néolibéraux d’aujourd’hui ne seraient pas d’accord avec cette interprétation de leur idéologie. Surtout en ce qui concerne «  la capacité inhérente à l’homme d’user à sa guise de toutes ses facultés : sa règle est la justice, ses limites sont les droits d’autrui  ». Ainsi, la liberté individuelle n’est pas sans bornes pour Robespierre : elle ne peut entraver autrui, et la tâche de la société est de garantir la possibilité de jouir de ce droit naturel. Encore une fois, une tentative de trouver l’équilibre entre liberté et justice. Et il touche à nouveau au cœur même de la théorie politique contemporaine — sur les limites de la liberté et de la responsabilité.

Les exigences que Robespierre pose à l’homme et à la société moderne ont été maintes fois répétées par la suite en France même. Mais il fut le premier sur cette voie, construisant un pont d’idées entre les Lumières, leur négation dans la Révolution, et l’époque qui a suivi. L’historien de renom Jacques Le Goff, considérait que le féodalisme, dans ses manifestations fondamentales, a perduré jusqu’en juillet 1789. Cela ne signifie-t-il pas que Robespierre fut le grand et sanglant clôturant de cette époque ?

La principale qualité pour laquelle Robespierre était et reste apprécié — l’honnêteté. Un diagnostic peu rassurant pour notre époque, où les hommes politiques honnêtes semblent avoir presque disparu.

Entre liberté et justice, en les équilibrant, se trouve l’égalité — sans doute le thème central de la réflexion de Robespierre avant la Révolution, qui lui est chère en tant qu’homme. Lors de longs débats judiciaires, en tant qu’avocat, il expose son premier principe : «  L’égalité est la source de tous les biens ; l’extrême inégalité est la source de tous les maux.  » Dans un monde moderne où l’inégalité croît à un rythme sans précédent, cela n’a jamais été aussi pertinent.

Les auteurs donnent un autre exemple, encore plus éloquent, tiré de l’époque révolutionnaire : «  Lorsque les députés essaient de maintenir dans leurs provinces le droit traditionnel du père à contrôler la répartition du patrimoine familial, leurs adversaires qualifient cette proposition de «  système social vicieux  », menaçant à la fois la morale et le principe d’égalité fondé sur le nouvel ordre social. Robespierre est de ceux-là, il critique violemment le pouvoir patriarcal, le jugeant nuisible aux relations entre pères et enfants, qui devraient être fondées sur «  la nature, les soins, la tendresse, les mœurs et la vertu des pères  ». Il propose même que «  la propriété d’une personne, après sa mort, revienne à la société, car la société est intéressée par l’égalité  ». Robespierre pense à l’égalité dans la famille près de deux siècles avant que cela ne devienne la norme dans le discours politique contemporain.

L’occasion historique qui lui a été donnée lui tournait la tête : il était en fait à un pas de réaliser ses idéaux.

Il est peut-être encore plus important qu’il ait élaboré sa théorie de la république au fil de la construction de l’État, c’est-à-dire en adaptant la théorie à la pratique. Et les auteurs du recueil sont unanimes sur ce point : «  En mettant l’égalité des droits au premier plan, en défendant une fiscalité juste qui ne porte pas atteinte au droit de propriété, en menant presque seul un combat acharné contre l’exclusion, il a fait de la réciprocité, de la citoyenneté et du suffrage universel quelques-unes de nos principales revendications démocratiques. Telle est sa contribution à la modernité  ».

Place Robespierre à Marseille avec l’inscription «  …Auteur de notre devise républicaine : Liberté Égalité Fraternité  ». Photo : Thermidorimage / Wikipedia / CC BY-SA 4.0

Le rousseauisme qui a nourri et formé Robespierre reconnaissait par défaut l’impossibilité d’influencer la politique et de changer le monde pour le mieux. Pourtant, Robespierre croyait à l’efficacité de la politique — tout en la liant étroitement à la justice. Il fut le premier homme politique de l’époque révolutionnaire à avoir un avis sur toutes les questions politiques — des méthodes de discussion et d’adoption des lois jusqu’aux questions coloniales et de guerre. Du point de vue actuel, Robespierre doit être considéré comme un homme politique professionnel. Non seulement parce qu’il recevait un salaire pour plusieurs fonctions (d’ailleurs, assez modeste), mais aussi parce qu’il croyait qu’on pouvait obtenir beaucoup par la parole et la persuasion, par la dénonciation. Aujourd’hui, ce sont les mêmes objectifs que poursuivent les enquêteurs anticorruption connus.

«  La politique rend la justice  » : cette expression attribuée à Robespierre pourrait servir de devise à l’époque de la Terreur jacobine. Et la morale, à ses yeux, peut et doit sauver la politique, engluée dans la corruption de cour et ayant perdu tout sens. D’où le pathos passionné de ses discours accusateurs contre ses adversaires politiques. Même la tristement célèbre accusation de corruption contre Danton, Robespierre la présente comme de l’amoralisme : ce n’est pas tant le vol qui est mauvais, mais la raison pour laquelle on vole.

Bien que Georges Danton ait été exécuté non pour corruption, mais pour participation à un complot contre la République. Selon la légende, lorsqu’en avril 1794 il fut conduit à la guillotine devant la maison où vivait Robespierre, l’ancien ministre révolutionnaire de la Justice cria : «  Maximilien, tu me suivras très bientôt !  » Trois mois et demi plus tard, la Convention accusa son ancien président d’usurpation de pouvoir et l’envoya à la guillotine.

Même après avoir instauré le régime de la Terreur, il n’est pas devenu dictateur, et la Convention conservait, certes pas toujours légalement, mais effectivement, un moyen de lutter contre lui. Il n’a jamais totalement désarmé ses adversaires.

Le «  Robespierre soviétique  » est un sujet à part entière pour les auteurs du recueil : «  La Révolution d’Octobre 1917 en Russie bouleversera le cours de l’histoire mondiale ; elle s’inscrira dans une longue tradition historique où une place particulière appartient aux grands révolutionnaires, dont Robespierre. Dans la jeune Russie soviétique, les monuments à Robespierre se sont multipliés, son rôle, désormais positif, a été interprété dans des pièces de théâtre.  » Le grand historien français Albert Mathiez s’enthousiasmait pour cela dans un texte important intitulé «  Bolchevisme et jacobinisme  » (1920), même s’il s’est ensuite distancié de ses paroles prononcées à chaud — déçu par l’évolution politique de l’Union soviétique.

Inauguration du monument à Robespierre à Moscou en 1918. Photo : Wikipedia

Avec l’avènement du thermidor stalinien, Robespierre a «  complexifié  » son statut et est resté une figure ambivalente à gauche : assimilé à la «  petite bourgeoisie  » au plus fort du stalinisme, il fut néanmoins célébré avec éclat en 1935-1936, par exemple dans les travaux de l’historien réprimé Nikolaï Loukine — et par le gouvernement du Front populaire en France, qui avait besoin de l’unité républicaine mais craignait d’effrayer les plus modérés de la coalition politique.

Les trois derniers siècles se sont déroulés sous les signes et les augures des Lumières et de la Révolution, de leur acceptation ou de leur rejet. Robespierre percevait vivement le mal insupportable et voulait sincèrement améliorer le monde, le révolutionner, le réformer, le reconstruire. «  Les auteurs de l’hebdomadaire «  L’Humanité dimanche  » dans le numéro du 21 mai 1975 proposaient toute une série d’épithètes : «  L’Incorruptible ? Carriériste ? Fanatique ? Philosophe ? Misogyne ? Sanguinaire ? Pacifiste ?  » Mais l’homme Maximilien Robespierre ne se résume pas à une seule définition, la figure de l’Incorruptible les contient toutes et, en fin de compte, les dépasse toutes  », résument les auteurs du recueil.

Robespierre. Portrait sur fond de guillotine / Sous la direction de M. Biard, F. Bourdin ; [trad. du fr. A. Iou. Kabalkine]. — M. : KoLibri, Éditions AZBUKA, 2025.

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