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Pourquoi la Russie poutinienne s’est-elle révélée pire que l’URSS ? René Guénon et Julius Evola l’expliquent

Deux penseurs européens du XXe siècle offrent des clés actuelles pour comprendre l’évolution idéologique russe
Beaucoup pensent que la Russie poutinienne est une sorte de « répétition » ou même de « prolongement » de l’URSS. Mais chez les observateurs lucides, un sentiment plus aigu surgit parfois : la Russie est en substance devenue encore « pire que le soviétisme ».
Bien sûr, les répressions poutiniennes n’atteignent pas l’ampleur des répressions staliniennes. Mais il est utile de rappeler que l’URSS, au cours de ses 70 ans d’histoire, a été assez différente selon les périodes. Par exemple, Lénine a introduit la NEP, Khrouchtchev a fermé le Goulag. Sous Brejnev, les dissidents étaient persécutés, mais il n’existait pas de notion d’« agents de l’étranger », qui sont désignés chaque semaine dans la Russie poutinienne. Sans parler des « terroristes et extrémistes », dans le registre desquels est tombé l’auteur de ces lignes — pour la seule raison d’avoir participé à des conférences internationales en ligne.
Les écrivains Soljenitsyne, Aksionov, Voinovitch et bien d’autres, exilés ou partis de l’URSS, y étaient considérés comme des « morceaux coupés ». En gros, écrivez là-bas ce que vous voulez — nous vous avons oubliés. Mais dans la Russie poutinienne, l’écrivain Boris Akounine a été condamné à 15 ans de colonie pénitentiaire à régime strict ! Heureusement, par contumace.
Le Politburo brejnévien a déclenché en 1979 une guerre absurde et dénuée de sens en Afghanistan. Mais lorsque, dix ans plus tard, on a annoncé à Gorbatchev que l’armée soviétique y avait perdu 15 000 hommes, il s’est pris la tête entre les mains et a ordonné le retrait immédiat des troupes.
Et imaginer des pertes de plusieurs millions (!) comme dans la guerre russe actuelle contre l’Ukraine, personne en URSS n’aurait pu le concevoir après la Seconde Guerre mondiale. Oui, et la guerre elle-même entre la Russie et l’Ukraine aurait semblé, à la fin de l’époque soviétique, quelque chose d’absolument impossible.
Et bien sûr, il faut rappeler les temps de la Perestroïka — avec son éveil civique, ses élections libres aux Soviets de tous niveaux, la souveraineté de toutes les républiques союзные et autonomes, et la loi sur la presse de 1990, qui abolissait toute censure des médias. Et pourtant, historiquement, c’était encore l’époque soviétique. Mais personne n’aurait pu imaginer alors la dictature russe actuelle.
Autre contraste historique intéressant. Le droit de sortie libre des républiques de l’URSS était inscrit dans toutes les constitutions soviétiques — celle de Staline en 1936 et celle de Brejnev en 1977. Bien sûr, il était alors purement formel, mais il s’agissait tout de même d’un droit juridiquement consacré. Dans la constitution de la Russie post-soviétique, il n’existe aucun droit de sortie des régions de la Fédération de Russie. Et d’ailleurs — tout débat, même non politique mais académique, sur ce sujet risque de tomber sous le coup de l’article pénal relatif aux « appels à la violation de l’intégrité territoriale ».
Contrairement à l’idéologie soviétique du « progrès et de l’internationalisme », la Russie post-soviétique a fait de « valeurs traditionnelles », des « liens spirituels » et du « monde russe » ses principes de base. Bien sûr, les Russes sont démographiquement majoritaires dans la Fédération de Russie, mais le pays compte tout de même des dizaines de peuples aux cultures assez différentes, et une telle unification ethnique paraît assez humiliante et offensante. Et d’ailleurs, les cultures « russes » des différentes régions — des baltiques aux ouraliennes, sibériennes et extrême-orientales — diffèrent elles aussi sensiblement.
Aujourd’hui, on tente d’interpréter les valeurs traditionnelles de manière trop littérale. Mais c’est précisément ce qui paraît extrêmement caricatural. Comme des anciens membres du Komsomol ayant laissé pousser de longues barbes orthodoxes.
Pour évaluer cette situation à l’échelle historique, il faut rappeler deux idéologues de l’« intégralisme traditionnel » — un mouvement philosophique né dans l’Europe du début du XXe siècle. À savoir René Guénon et Julius Evola.
Louis Pauwels et Jacques Bergier, qui ont écrit en 1960 le livre « Le Matin des magiciens », accusaient tous deux d’avoir fourni une justification conceptuelle au fascisme. Mais un tel jugement paraît trop général, exagéré et donc incorrect.
Guénon n’a d’ailleurs jamais rien écrit sur des sujets politiques. Il y a eu toutefois une exception — dans l’un de ses articles des années 1930, il a vivement critiqué les nazis allemands pour leur « déformation de l’ancien symbole de la svastika ». Et plus généralement — en 1930, il a quitté Paris pour Le Caire et y est devenu cheikh soufi. Mais il écrivait en même temps sur les doctrines hindoues. Un « cosmopolite » traditionaliste, en quelque sorte.
L’Italien Evola est arrivé au traditionalisme par le futurisme et le dadaïsme. Mais il n’a jamais appartenu au Parti fasciste, et dans le Troisième Reich, il lui était même interdit de donner des conférences.
Ces deux penseurs offrent, à mon avis, des clés actuelles pour comprendre les évolutions idéologiques russes.
Dans son livre « Le Règne de la quantité et les signes des temps » (1945), Guénon affirme que l’humanité actuelle vit à l’époque de l’« anti-tradition ». Mais ce n’est pas encore le stade le plus dangereux. Après cela viendra l’époque de la « contre-tradition », qui deviendra une « grande parodie ». Alors les gens commenceront à accomplir formellement des « rituels traditionnels », tout en étant intérieurement absolument étrangers à leurs significations. Il établissait un parallèle avec le règne de l’Antéchrist, qui, selon les Écritures, ne s’oppose pas au Christ, mais l’imite.
Cette observation correspond absolument au portrait du patriarche Kirill, qui, foulant aux pieds tous les commandements chrétiens, appelle à une « guerre sainte » contre l’Ukraine et a même rompu le lien avec le patriarcat œcuménique. Et il n’a en rien condamné le bombardement barbare russe de la laure des Grottes de Kiev.
À propos de cette « grande parodie », écrit aussi la professeure Nina Khrouchtcheva — comment une « parallèle contre-traditionnelle » unit la Russie poutinienne et les États-Unis de Trump.
Julius Evola a écrit un petit ouvrage, mais très radical, intitulé « L’Avènement du cinquième état ». Dans sa vision du monde, le « quatrième » était le prolétariat. Avant lui venaient le premier, le deuxième et le troisième — le clergé, l’aristocratie militaire, la bourgeoisie urbaine. Le prolétariat a bien sûr brisé le système social traditionnel. Mais il restait malgré tout une catégorie humaine. Et après « l’époque prolétarienne », selon Evola, ce sont déjà des êtres tout à fait « infernaux et démoniaques » qui accèdent au pouvoir.
Vous savez, dans mon enfance, je regardais l’émission télévisée soviétique « Panorama international ». Ses présentateurs m’ennuyaient bien sûr avec leur propagande, mais ils se comportaient tout de même correctement. Aucun d’entre eux ne menaçait l’Europe d’une guerre nucléaire — contrairement aux émissions hystériques russes actuelles avec leur idée fixe : « Et si on leur en mettait une bonne ? »
Ainsi, l’intégralisme traditionnel, dans son interprétation adéquate, peut apporter des réponses inattendues et profondes à de nombreuses questions clés de notre époque.

