MOST médias

une coopérative d’éditeurs indépendants

Nous soutenir

La première comédie musicale multimédia d’après le roman d’Orwell «1984» sort en langue russe. Mais pas en Russie

Brouillon privé

Le roman de George Orwell « 1984 » est paru en 1948. Depuis, ce texte a été adapté en spectacles dramatiques, en opéra et même en ballet – mais il n’y a pas encore eu de grandes comédies musicales (sans compter la mise en scène peu couronnée de succès de 2020 en Australie, qui est restée à l’affiche 17 jours). Une nouvelle production est en préparation grâce à une équipe créative internationale réunissant des artistes et metteurs en scène russophones de sept pays. Les paroles de la comédie musicale « 1984 » ont été écrites par la poétesse Vera Polozkova, et la musique par le leader du groupe Animal Jazz, Alexeï Krasovitski

Photo du tournage du clip de la chanson de la comédie musicale « 1984 » « Je vais avec toi », fournie par l’équipe créative de la comédie musicale

Avant que « 1984 » ne devienne une comédie musicale en langue russe, le producteur de théâtre Sergueï Tselikov a procédé à une petite révision de la biographie du roman d’Orwell. Au fil des décennies, le roman a été porté au cinéma et sur scène, transformé en opéra, en ballet, en spectacle de marionnettes et en spectacle multimédia. Tselikov a étudié des captations de mises en scène, observé comment le théâtre tentait de s’en sortir avec l’Océanie, le ministère de la Vérité et la Chambre 101. Il a aussi pensé à une adaptation cinématographique, malgré le fait que le film de Michael Radford, sorti en 1984, soit devenu un classique (et qu’il y en ait eu deux autres). Puis est née l’idée d’une animation dessinée. La réalisation n’a pas abouti, mais la question de savoir quelle langue convient aujourd’hui à « 1984 » est restée ouverte.

La réponse a été recherchée avec le metteur en scène Konstantin Kamenski, partenaire de Tselikov au sein de l’équipe créative du spectacle « Cœur de chien ». Ils l’ont trouvée moins dans l’organisation de l’Océanie que dans Winston lui-même.

Et si l’on faisait du héros principal un musicien — une personne qui, dans un monde de langue unifiée, est capable de composer ses propres mots et ses propres mélodies ? Ainsi, Winston s’est trouvé une autre occupation en plus de réécrire le passé au ministère de la Vérité : il est devenu un barde.

Winston est interprété par Alexandre Krasovitski, leader des groupes Animal ДжаZ et Zero People. C’est lui aussi qui a composé la musique du spectacle. C’est pourquoi la transformation du héros d’Orwell en auteur-compositeur ne ressemble pas tant à une convention théâtrale qu’à une manière de le rapprocher de l’interprète. Au total, « 1984 » compte quatorze chansons originales, dont les textes ont été écrits par Vera Polozkova.

Dans le rôle de Julia, on retrouve Théona Dolnikova, qui a été l’une des figures fondatrices de la comédie musicale en tant que genre dans la Russie post-soviétique ; il suffit de se souvenir de ses rôles dans « Métro » et « Notre-Dame de Paris ». Ces dernières années, Dolnikova a beaucoup tourné à la télévision, donné des concerts et mené d’autres projets — jusqu’à sa participation à The Voice en France, où elle a intégré l’équipe de Patricia Kaas. Elle revient à la comédie musicale en tant que genre après une longue pause.

Vladimir Daraganov et Théona Dolnikova lors du tournage du clip de la chanson de la comédie musicale « 1984 » « Je vais avec toi ». Photo fournie par l’équipe créative de la comédie musicale

Vera Polozkova a reconnu dans une interview qu’elle n’avait jamais réalisé un travail poétique d’une telle ampleur dans des délais aussi courts. Cela tenait à une parfaite entente avec Alexandre Krasovitski (malgré la nature à distance de leur collaboration), mais aussi au fait que le roman « 1984 » lui est réellement proche ; elle l’a relu de nombreuses fois.

Dans les chansons, qui côtoient dans le nouveau spectacle les dialogues des personnages, on sent la présence d’une langue interdite. La structure même des numéros musicaux est pourtant tout à fait accessible : il s’agit d’un songwriting mûr de niveau international, capable de soutenir la comparaison avec les classiques du théâtre musical. Et le thème du savoir secret, du moyen de communication accessible seulement à deux amoureux, revient sans cesse dans les textes. C’est la possibilité de préserver sa propre parole dans un monde où l’État retire méthodiquement à l’être humain ses mots, sa mémoire et son droit à un sentiment personnel. La relation entre Winston et Julia devient un second territoire de ce type, à côté de la musique. Dans le monde d’Orwell, l’État ne se contente pas de contrôler les actes de l’homme : il prétend aussi à ses désirs. C’est pourquoi l’histoire d’amour finit peu à peu par occuper le centre du spectacle, tandis que l’anti-utopie politique devient en même temps l’histoire de deux personnes qui tentent de conserver au moins un petit espace où Big Brother n’a pas accès : « Et si le pouvoir des ténèbres éternelles n’était limité que par nous ? »

Le problème, c’est qu’ici l’espace privé n’existe pratiquement pas. Dans cette version, Big Brother ne se cache pas quelque part derrière les murs du ministère de l’Amour. Son monde est conçu comme un spectacle télévisé sans fin. Sur scène — des écrans, des caméras, une lumière vive, un espace où l’on observe l’homme en permanence et où le privé peut instantanément devenir public.

L’un des principaux guides à travers ce monde est l’Animateur télé. Il est interprété par Evgueni Pronine, connu du grand public pour des films et séries russes, aujourd’hui acteur du Théâtre russe Mikhaïl Tchekhov de Riga. Le pouvoir dans « 1984 » n’a pas nécessairement une voix bureaucratique ni une allure effrayante. Il sait être séduisant, moderne et parfaitement mis en scène. Habitué à travailler devant la caméra, Pronine incarne dans le spectacle le visage public du système médiatique de Big Brother.

Parsons est interprété par Vladimir Daraganov, professionnel qui combine le jeu d’acteur avec la production vidéo dans un studio de production suisse. Parsons est un personnage à la fois intégré au système et situé entre naïveté, peur et fracture intérieure.

L’espace créé sur scène par Nina Kobiashvili rappelle à la fois un studio de télévision et une cage, tandis que la vidéo d’Ilya Deliatitski devient partie intégrante du système de surveillance lui-même. Il en résulte un déplacement important par rapport à l’iconographie scénique habituelle de « 1984 » :

le contrôle total n’a plus besoin d’avoir l’air gris, froid et pauvre. Il peut être éclatant, spectaculaire et même séduisant — jusqu’à ce qu’il devienne impossible de sortir de cet espace.

C’est aussi une réponse à la question de savoir pourquoi il a fallu précisément une comédie musicale après tant de tentatives d’adaptation d’Orwell. L’opéra peut rendre « 1984 » monumental, le ballet peut le traduire en langage du corps, le théâtre multimédia peut littéralement entourer le spectateur d’écrans. Ici, la musique fait son travail. La chanson surgit là où l’être humain croit encore être capable de formuler quelque chose en son nom propre. Ainsi, le numéro musical devient potentiellement exactement ce qui ne devrait pas exister dans le monde parfaitement réglé de Big Brother : une prise de parole à la première personne.

Malgré l’intimité de l’histoire de Winston et Julia, le spectacle lui-même est conçu à grande échelle. Ce n’est pas une structure de tournée allégée, que l’on pourrait transporter de ville en ville dans quelques valises, comme les héros d’un autre projet de production de Sergueï Tselikov — le « Valise » de Dovlatov — transportaient leur vie. Avec les artistes voyagent une scénographie complexe, la vidéo, la lumière et le son. Pour le théâtre russophone, qui ces dernières années, hors de Russie, existe souvent sous la forme de petites tournées mobiles, « 1984 » est une tentative de travailler à une autre échelle, d’apporter au public non pas une version concert de l’ouvrage, mais du théâtre.

Les premiers spectateurs découvriront « 1984 » les 17 et 18 octobre à Erevan, au Théâtre académique national Gabriel Sundukyan. Ensuite, « 1984 » partira à Tbilissi — les représentations au Théâtre Griboïedov sont prévues les 20 et 21 octobre, et le 25 octobre la comédie musicale sera jouée au Théâtre d’été de Batoumi. En février 2027, l’itinéraire se poursuivra à Belgrade et à Limassol.

Orwell, bien sûr, n’a laissé aucune instruction sur la voix avec laquelle Winston Smith devait chanter. Il n’avait d’ailleurs pas du tout prévu qu’il chanterait. Mais c’est peut-être là que réside le sens principal de l’entreprise : donner une voix à un homme issu d’un monde dont la structure suppose qu’au bout du compte il ne doit plus lui en rester.

Cet article est disponible dans les langues suivantes:

Закажи IT-проект, поддержи независимое медиа

Часть дохода от каждого заказа идёт на развитие МОСТ Медиа

Заказать проект
Link