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L’économie russe à la croisée des chemins. Les élites doivent choisir l’une des deux voies, et toutes deux sont risquées

À la fin de l’année 2025, il est devenu évident que la Russie a échoué aussi bien dans sa politique de keynésianisme militaire, que dans la combinaison d’une gestion étatique rigide avec une politique monétaire libérale, et même dans la tentative de construire une « économie à deux niveaux », où les secteurs militaire et civil vivent selon des règles différentes. Je ne suis pas certaine que l’année 2026 sera aussi difficile qu’on l’imagine – même si tout est possible, car les facteurs extérieurs sont importants – mais je suppose que c’est précisément cette année que le gouvernement devra décider quel modèle économique bâtir à l’issue de la « transformation structurelle ». Le choix est compliqué par le fait que, quelle que soit la décision, il faudra affronter de sérieux problèmes.
Au cours des derniers mois de l’année écoulée, un consensus stable s’est formé sur les résultats de la politique économique en temps de guerre et sur ce à quoi cela mènera en 2026. Pour résumer : on ne peut pas continuer ainsi. Bien sûr, on peut encore faire semblant un temps que le wagon de l’économie continue d’avancer, mais cela risque de déboucher sur une désintégration incontrôlée comme à la fin des années 1980.
Le budget est devenu chroniquement déficitaire et, même si le niveau du déficit n’est pas effrayant en soi, il présente deux inconvénients majeurs. Premièrement, il augmente, et au-delà des prévisions. Deuxièmement, les possibilités d’emprunt pour couvrir ce déficit sont limitées quasi exclusivement au marché intérieur, qui, non seulement est peu développé, mais exige en plus une prime élevée. La décision de compenser le déficit par une hausse de la pression fiscale et parafiscale dans une économie stagnante est très contestable. Il ne fait aucun doute que les services fiscaux vont presser les contribuables jusqu’à la dernière goutte pour remplir les objectifs de collecte, mais tôt ou tard, cette ressource atteindra ses limites.
La croissance du PIB a d’ailleurs commencé à ralentir avant même la hausse de la TVA et d’autres prélèvements. Les dernières données de décembre montrent que le ralentissement touche non seulement le secteur civil (qui subit tout le poids de la politique fiscale et monétaire), mais aussi le secteur militaire : dans le civil, c’est déjà une récession à part entière, dans le militaire – pas encore, mais ce n’est qu’une question de temps. Il ne faut donc pas s’attendre à des recettes supplémentaires issues de l’industrie.
Dès la fin de 2024, il était clair que deux économies se sont formées en Russie. L’une, civile, supporte toutes les charges de la guerre et du renforcement de la « faction sécuritaire » : on y prélève des impôts croissants, on y propose des crédits hors de prix et une inflation élevée – tout en plafonnant parfois les prix, on y retire des employés à cause de la hausse des salaires dans le complexe militaro-industriel, de l’enrôlement pour la guerre et des raids contre les migrants. On y saisit arbitrairement les actifs, même chez les loyaux – pas seulement chez les étrangers, mais aussi chez les membres du parti « Russie Unie ». La seconde – militaire, le complexe militaro-industriel et tout le cluster des entreprises qui le servent, ainsi que celles qui travaillent sur commande de l’État (en fin de compte, aussi pour la guerre). Ici, il y a des avantages fiscaux, des prêts à taux préférentiels, des avances sur les commandes publiques et bien d’autres choses.
Le tableau donne l’impression qu’on a décidé de répéter la méthode de l’industrialisation stalinienne : retirer au secteur civil « peu utile » des ressources (financières, humaines, matérielles) pour les transférer au secteur militaire prioritaire. Peut-être était-ce bien l’idée : faire du secteur civil le donateur du secteur militaire – tout en lui laissant la charge de nourrir la population. Sauf qu’il s’est avéré que le secteur militaire lui-même a des capacités très limitées.
Peut-être que les capacités de production sont épuisées (et construire de nouvelles usines demande du temps, beaucoup d’argent, et sans équipement occidental en grande quantité, c’est impossible), peut-être que le complexe militaro-industriel russe ne produisait pas ce dont la guerre actuelle avait besoin, peut-être que la gestion fait défaut, ou bien tout cela à la fois.
Quoi qu’il en soit, dans le secteur de la défense, seuls la production de drones et d’électronique croissent à un rythme soutenu. La situation de la production d’armements traditionnels est plus problématique, comme en témoigne la crise de la métallurgie, qui a toujours été le principal fournisseur pour la fabrication d’armes lourdes.
Il est évident qu’il faut prendre une décision. Soit construire une économie de mobilisation à part entière : ne conserver que la production minimale de biens de consommation, rationner la consommation à des degrés divers, recourir aux emprunts de guerre, répartir de force la main d’œuvre (l’envoi « par affectation » des médecins n’est qu’un début) et toutes les autres caractéristiques du genre. Soit réduire le secteur militaire à une taille supportable et accorder un répit au secteur civil. Baisser les taux, accorder des avantages fiscaux aux secteurs prioritaires ou en crise, réduire la pression des forces de sécurité sur les entreprises et redonner aux producteurs la possibilité de planifier à long terme et la confiance dans la préservation de leurs investissements.
On considère que la voie à suivre dépendra du cours des négociations de paix. Si un accord de paix peut être conclu entre l’Ukraine et la Russie et que les sanctions sont progressivement levées, tout reviendra assez vite à la normale. Sinon – ce sera la dureté du scénario de mobilisation. Mais cette dichotomie est loin d’être parfaite.
Je commencerai par dire que la fin de la guerre ne dépend pas exclusivement du déroulement des négociations de paix. À ce stade, elle dépend surtout de Vladimir Poutine. Il pourrait, par exemple, déclarer qu’après les bombardements héroïques des infrastructures énergétiques de l’Ukraine, les « néonazis » et « bandéristes » ont été ramenés à l’âge de pierre, d’où ils ne sortiront que lorsqu’ils accepteront la main tendue de la bonne Moscou – et que, en attendant ce moment, nous pouvons passer tranquillement des opérations militaires à la reconstruction. On ne peut pas non plus exclure que la Russie se retrouve soudain avec un autre président – voire « un autre Poutine », comme dans la blague sur Staline et la seconde veuve de Lénine.
Ainsi, les rumeurs sur la fin de « l’économie à deux niveaux » pourraient s’avérer prématurées, si par exemple la Chine décidait d’apporter un soutien plus décisif à la Russie, si des politiques favorables à Poutine arrivaient au pouvoir en Europe, comme le Premier ministre hongrois Viktor Orbán ou le Slovaque Robert Fico, ou si Trump décidait de mener avec la Russie une politique de « business as usual », en abandonnant les efforts de médiation.
Chacune de ces options (et d’autres non mentionnées) présente aujourd’hui un degré de probabilité suffisant pour qu’on ne puisse les écarter. Mais il existe aussi des raisons purement internes empêchant de choisir l’une ou l’autre voie. Et elles sont telles que ce choix devient très difficile pour le pouvoir.
Si la voie de l’économie de mobilisation est choisie, les dangers sont évidents. Avant tout, la qualité de vie chutera brutalement. La réaction est prévisible : hausse du mécontentement social.
Quand les revenus réels de la population chutent dans les régions russes, on peut calmer les gens avec des astuces statistiques et des histoires sur les Moscovites « pourris-gâtés » qui auraient encore plus perdu. Mais quand ces gens verront que la qualité même des services publics habituels s’est tellement dégradée qu’aucune télévision ne pourra expliquer pourquoi on n’enseigne plus dans les écoles, pourquoi les hôpitaux ne soignent plus, pourquoi les canalisations éclatent et pourquoi les transports publics ne circulent plus – même des arrestations exemplaires de responsables locaux n’y changeront rien.
Certes, les exemples du Venezuela et de l’Iran montrent qu’on peut réprimer le mécontentement social par la force et redistribuer les biens en faveur des groupes loyaux. Mais ils démontrent aussi que cette voie a une fin. Parfois – une fin soudaine. Quant à l’exemple de l’URSS, où le secteur militaire a fini par étouffer l’économie, les autorités actuelles sont convaincues que le problème n’était pas là, mais dans l’abandon de cette politique. Il sera difficile de les convaincre du contraire.
La voie de la normalisation paraît, bien sûr, souhaitable. Mais les élites pourraient y renoncer même en cas de fin des hostilités. Et ce refus ne serait pas de la folie, mais un calcul froid.
Il y a là les revenus certains des élites issus de la production d’armes, de l’exportation clandestine de biens à double usage et de la saisie d’actifs sous prétexte de sécurité nationale. Et aussi la crainte d’un possible mécontentement des revenants du front – à la différence du reste de la population, ce sont des gens qui savent manier les armes, en ont caché pas mal, et ne craignent ni les forces de l’ordre ni la prison. En 2023, Poutine évoquait le chiffre de 730 000 participants actifs aux combats, soit environ 0,5 % de la population adulte. Il est difficile d’estimer le nombre total de personnes ayant fait la guerre en Ukraine, mais il est sans doute d’au moins 1 % de la population adulte, même en tenant compte du taux effrayant de tués et de blessés. Quoi qu’il en soit, ces chiffres sont peu rassurants. Dans la dernière période de l’URSS, les « Afghantsy » étaient beaucoup moins nombreux (seulement environ 620 000 personnes, soit 0,3-0,4 % de la population adulte à l’époque), mais leur contribution à la criminalité organisée a été significative.
Ajoutez à cela un complexe militaro-industriel et un secteur public considérablement renforcés. Que faire des « travailleurs en trop » du groupe Kalachnikov ou d’Ouralvagonzavod, où l’on passe déjà à la semaine de quatre jours dans les ateliers civils – parce qu’apparemment il n’y a plus de place pour eux dans l’assemblage ou la réparation des chars ? Avec le temps, il faudra aussi licencier les assembleurs de drones – il sera difficile d’exporter tout ce qu’ils ont produit. Et surtout, que faire des fonctionnaires qui se sont multipliés dans l’appareil d’État ces dernières années ? On essaie de caser à tout prix les « héros de l’Opération militaire spéciale » dans cet appareil – si ce n’est comme « nouvelle élite », du moins comme propagandistes dans les écoles et lycées professionnels –, mais même cela est difficile, car tous les postes sont déjà pris.
Et que ferez-vous des programmes publics déjà lancés et partiellement financés ? Et du « pivot vers l’Est » avec la refonte de toute la logistique, qui a été si difficile – faudra-t-il répéter ce tour de force avec les pertes et le chaos qu’il implique ? Mais il y a une différence : à l’époque, le budget était excédentaire, les réserves gelées à l’Ouest étaient facilement compensées par la flambée des prix du pétrole et du gaz, il y avait des stocks, des ressources libres. Maintenant, il faut tout recommencer avec un budget déficitaire, sans ressources excédentaires et, surtout – avec une population qui n’est prête à une forte détérioration de ses conditions de vie dans aucun scénario ; au contraire, en cas de paix, elle attendra une amélioration rapide du bien-être – « pour que tout redevienne comme avant ».
Et surtout : on ne sait pas comment ni quand les sanctions seront levées – ni même si elles le seront.
C’est comme dans les contes russes : à droite, tu perds ton cheval, à gauche, tu perds la tête. On voudrait croire que le gouvernement a des plans pour traverser le col sans douleur, dans un sens comme dans l’autre, ou du moins pour minimiser la souffrance liée à une telle transition. Mais si l’on se fie au comportement des responsables russes, il est plus probable qu’ils choisiront l’option qui offrira le plus grand avantage aux élites pour un risque tolérable et qui n’exigera pas de changements radicaux. Quelle option répond à ce critère ? Malheureusement, il me semble que ce n’est pas celle qu’espèrent les citoyens russes. Même si je serais ravie de me tromper.


